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Full text of "La Chine et les Chinois"

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ï 



http://archive.org/details/lachineetleschin02esca 




A CHINE 



ET LES CHINOIS 

PAR 

LE COMTE D'ESGAYRAG DE LÂUTURE 



ILLUSTRÉE DK 120 DESSINS ET CARTES 




PARIS 

yVDOLlMll^: DELAUAYS, LIBRAIRE-ÉDITE U K 

0, niK CA^lMIR-UELAVIGNi;, 



1878 



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR RELATIFS A LA CHINE 

EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE 



DE LA 



TRANSMISSION TÉLÉGRAPHIQUE 



DES 



(Avril et Mai 1862) 



Deux cahiers, même format (pie les Mémoires sur la 
Chine. 

l'nix, 2 KH. 50 c. 



ON THE 

TELEGRAPIIIC TRANSMISSION 

OF THE 

(May 18G2) 

Résumé du travail précédent, iiiCinc format. — Prix, 1 kr. 50 c. 



CHINESE TELEGRAPH ON MORSE'S SIGNALS 

( Jaiiuai'j' 1803 ) 
Un grand tableau aulograpliié. — l'aix , 1 khanc. 



D'apW's ce systônio, sans rien changer aux télégraphes ou aux signaux jictupllemcnt en usage, tous les 
caractères chinois peuvent être transmis avec deux ou trois ibis moins de signaux que n'en exigerait leur 
transcri]ilion alpiiahétiquc, laquelle serait à peu près inintelligible, ou la (nuluctiou d'une même dépêche 
en une langue européenne quelconque. 



l'aris. — Typographie de i. Bcsl , rue Sainl-Maur-Saiiit-Geriiiaiii , 15. 



MÉMOIRES SUR LA CHINE 



HISTOIRE 



AVANT-PROPOS 



Je n'entreprends point d'écrire l'histoire de la Chine : ce travail serait au-dessus 
de mes forces; tous les matériaux n'en sont pas réunis, et ce n"est pas en Europe 
qu'il serait possible de l'accomplir. Pour y arriver, il ne faut rien moins, en effet, 
que le commerce habituel de la Chine savante, l étude et l'analyse d'un millier d'ou- 
vrages plus ou moins étendus. Les missionnaires recueillirent les légendes du peuple 
chinois ; nos bibliothèques reçurent le dépôt de quelques-unes de ces légendes : ce 
fut le premier pas. Usant avec discernement de ces matériaux précieux, M. Pauthier 
nous a présenté un récit plus net que celui des missionnaires ; mais la Chine avait 
été jugée avec indulgence et faveur par les jésuites qui nous l'ont fait connaître, qui 
paraissent avoir toujours eu présente à l'esprit l'idée que leurs livres reviendraient 
en Chine, et qui peut-être obéissaient involontairement à ces habitudes d'adulation 
empruntées à la France de Louis XIV. 

Plusieurs savants , à la tête desquels il faut citer Rlaproth, ont étudié de nos jours 
non-seulement la Chine, mais les contrées et les peuples qui la bordent. Ils en ont 
examiné les idiomes, ils en ont consulté les souvenirs. Les recherches de M. S. Julien 
sur la transcription chinoise des mots étrangers ont rendu intelligibles des documents 
précieux; il est devenu possible d'étudier à la fois, en les comparant, diverses lé- 
gendes; de poursuivre en Chine l'histoire des pays voisins, comme en dehors de la 
Chine celle de la Chine elle-même. On ne saurait, d'ailleurs, traiter de la Chine isolé- 
ment : non-seulement la Chine a fait à l'Inde quelques emprunts, mais elle a répandu 
tout autour d'elle sa civilisation. L'histoire de la Chine, c'est l'histoire de l'extrême 
Orient ; son théâtre s'arrête aux frontières de l'Inde et de l'Archipel indien d'une 
part, et de l'autre à celles du théâtre de notre histoire ancienne. 

Les Chinois ignorent notre passé, comme nous ignorons le leur. Le savoir de leurs 



4 AVANT-PROPOS. 

écoles vaut en cela celui des nôtres : eux et nous ne possédons chacun qu'une moitié 
de riiistoire; ou de ce que l'on veut bien décorer de ce nom. II faut ajouter qu eux 
et nous possédons seuls quelque chose de pareil : le nègre, l'Australien, l'Américain 
barbare, n'ont pas de souvenirs; llnde n'en a que de récents. 

Connue nous , les Chinois doivent à de patientes recherches une vaste érudition , 
dont les résultats, disséminés dans des livres sans nombre, se résument dans quel- 
ques tètes. Leurs magistrats sont des lettrés; médiocres administrateurs, mais ar- 
chéologues passionnés, ils voient dans chaque mission qu'on leur contre roccasion 
de faire de l'argent, mais en même temps celle de faire un livre. Ils ne font pas 
nettoyer un fossé ou creuser un canal sans chercher d'anciennes murailles ou d'an- 
ciennes monnaies. Pompéi a ressuscité pour nous le passé romain: la Chine exhume 
de même, chaque jour, quelque chose de son passé. Une harmonie parfaite de vues 
et d'idées ne domine pas plus la science chinoise que la science européenne, et par 
l'elfet du temps le niveau des discussions s'est peu à peu élevé ; la crilif{ue a proclamé 
certaines règles, et la science accepté cette méthode que Bacon a rappelée à l'Europe 
et en dehors de laquelle il n'est point de science. L'antique érudition a été dégagée 
d une portion de ses erreurs; elle s'est résumée et traduite sous une forme acceptable, 
et dans des livres sensés (1). L'esprit européen, introduit par les œuvres et les tra- 
ductions chinoises des missionnaires, doit être pour une grande part dans ce mou- 
vement, dont il est nécessaire de suivre la marche; dans l'éclosion de cette nouvelle 
école, à laquelle il faudrait se mêler de près, avec les chefs de laquelle il faudrait 
vivre longtemps pour arriver à connaître et à tracer l'histoire de la Chine (2). 

(1) Le vire-roi du Kyan-iian, Xo xwei-lsin, appelé souvent la Bil)liothèque Chou-fan. était aussi érudil que 
médiocre administrateur. Je ne pus le voir à Cliang-liaï , où je reçus cependant sa carte : il était alors sous le 
coup d'une accusation capitale et s apprètait à se rendre à Pékin, où ses richesses furent impuissantes à le 
sauver. Le hasard voulut que je fisse la traversée de Chang-haï à llong-kong- avec sa famille, qui allait vivre 
auprès d'un parent grand juge du Kwan-lonii. Le père du vice-roi étant à bord, je causai quelquefois avec lui : 
c'était un vieux paysan du centre de la Chine, peu instruit, mais parfoitenient au courant des études et des idées 
de son fils. Je pus apprendre ainsi que le vice-roi Xo xwei-tsin, comme tous les gens éclairés que j eus l'occasion 
de voir eu Chine, croyait peu à l'histoire ancienne de son pays. 

(2) S'il existait à Pékin une école française, il serait possible d'en faire une sorte d'académie: d'inviter quel- 
ques Xan-lin et quelques autres savants à en diriger et à en surveiller les travaux. L'on pourrait ainsi arriver, 
en quelques années, à composer une histoire de la Chine et des États voisins d'abord, un répertoire analogue 
à la Bibliothèque orientale de d'Herbelot ensuite. Ces ouvrages, accompagnes de gravures et de cartes, traduits 
en anglais et en chinois, payeraient, sans aucun doute, leurs frais par leur débit en Amérique et en Chine. 
Quelques autres travaux publiés en chinois, sous notre direction, et traitant de la géographie, de la physique 
du globe, de diverses sciences, de l'histoire et de la littérature de l'Occident, nous rendraient, auprès des 
Chinois, le prestige dont jouissaient jadis les jésuites, et qu'à notre défaut les missionnaires anglais et amé- 
rii'ains auront iiienlot accpiis, grâce à lem-s publications cl aux écoles excellentes cpi'ils ouvrent partout. 



AVANT-PROPOS. 5 

- Je n'ai voulu donner ici qu'une idée générale de l'histoire de la Chine. J'ai cherché 
à en exposer les principaux traits, dans cette mesure où il est utile aux Européens 
de les coiHiaître, et j ai traduit par le dessin ce qui en était susceptible, les ligures 
qui parlent aux yeux étant plus facilement acceptées, plus rapidement entendues par 
l'esprit qu'un long enchainoment de phrases ou des séries monotones de chiffres. 

J'ai résumé la chronologie d'un ouvrage contemporain intitulé Ki-yuén-pyen et 
je l'ai mise en quelques petits tableaux. J'ai fait graver quelques spécimens de mon- 
naies anciennes, dont la représentation et la description sont empruntées à un ou- 
vrage fort détaillé, et qui comprend, en outre des monnaies chinoises, celles des 
principaux États voisins. 

J'ai joint aussi à mon travail des cartes copiées ou réduites, et transcrites d'un allas 
chinois dit des Seize Époques, publié en 1833 par Li men-mo, homme érudit et consi- 
déré, qui a été depuis pourvu de fonctions considérables. Je possède d'autres cartes 
historiques encore; celle, entre autres, de la Chine à l'époque dont traite le livre de 
Confucius appelé Tmun-tsyeb- , tracée à une très-grande échelle et pleine de détails. 
J'en ai pour le moment extrait seulement, en le réduisant beaucoup, le tableau d'une 
portion du cours du lleuve Jaune. 11 serait peut-être inutile de traduire des travaux 
si complets et si étendus ; ils ne pourraient intéresser que ceux qui font de la Chine 
une étude approfondie : ceux-là ne peuvent manquer d'entendre au moins le chi- 
nois des cartes, et feront toujours mieux de recourir aux originaux que de consulter 
des traductions et des transcriptions dans lesquelles il n'est tenu compte que de la 
prononciation des caractères, et nullement de leur forme, de leur sens, c est-à-dire 
de l'orthographe chinoise et de la pensée des Chinois. 

Ce petit travail géographique doit être regardé comme la simple copie d'un docu- 
ment chinois estimé : il en conserve toutes les imperfections; j'ai cherché seulement 
à n'y point ajouter de fautes. 

Ces cartes historiques ne reproduisent en rien le remarquable travail de Klaproth : 
elles complètent, au contraire, ses Tableaux historiques de l'Asie, qui, comme l'in- 
dique leur nom môme, sont destinés à montrer la situation comparative des grandes 
régions de l'Asie à diverses époques, et n'entrent sur les divisions de la Chine en 
particulier que dans peu de détails. 

Nous avons, sur la géographie de la Chine ancienne, le Dictionnaire des noms 
anciens et modernes des villes de l'empire chinois, traduit par E. Biot sur l'ouvrage 
intitulé Kwan-yu-ki, et classé d'après l'ordre de notre alphabet. Ce travail est bon, 
mais souvent incomplet : le véritable répertoire de la géographie ancienne de la 
Chine, depuis le temps des Xan, dressé sous Kyen-lbn, est très-étendu et très-facile 
à consulter. Sa lecture est facile aux sinologues les moins exercés, et sa traduction, 



6 



AVANT-PROPOS. 



à moins qu'elle ne fût accompagnée de tout le texte chinois, ne serait d'aucune 
utilité. 

J'en dirai autant d'un répertoire des noms des empereurs et des noms donnés 
par eux à leur règne ou à des portions de leur règne ; je n'ai pas cru devoir en 
charger ce travail. 

J'ai vu dans l'histoire de la Chine trois périodes, et j'ai divisé mon récit en trois 
parties. Pendant la première période, le peuple chinois se constitue; pendant la 
seconde, il s"étend et son histoire se mêle à celle des peuples voisins ; à partir de la 
troisième, il entre en rapports h'équents avec les nations européennes. La prise de 
Pékin marquera le commencement d'une ère nouvelle : celle de la Chine transformée 
ou soumise. Les divisions que je trace ainsi n'ont rien de rigoureux, mais elles sont 
commodes pour l'esprit et m'ont paru préférahles à d'autres. 

Je n'entrerai point dans des détails sans fin qu'on peut trouver ailleurs et qui pré- 
sentent peu d'intérêt. L'histoire n'est point un catalogue ; plus elle avance, et plus 
elle se dépouille d'un vain bagage. Nul ne voudrait, aujourd'hui, savoir qui fut la 
nourrice d'Hécube; l'histoire même des Romains, devant la pensée profonde de 
Mommsen, devient presque impersonnelle. Derrière les étiquettes royales dont 
s affuble le temps, cherchons la vie des peuples et la loi de cette vie, cette histoire 
seule vraie et seule utile, seule digne d'être méditée, qui est une portion de la phi- 
losophie et le flambeau de la politique. 




ÉLÉMENTS HISTORIQUES 



Unité de l'histoire. — Développement social. — Races humaines. — Penplc chinois. — Condition géographique. 



Les nations sont sans nombre; l'histoire est une. 

Les ciironiques des nations diffèrent par les dates, les noms des hommes, ceux des 
royaumes et des villes; mais dès qu'on soulève cette superficie fortuite de l'histoire, 
on découvre un seul mouvement humain, varié par des fluctuations dont l'esprit peut 
saisir les lois. Partout l'homme a les mêmes besoins, les mêmes instincts, les mêmes 
aspirations : il y a là un élément constant qui détermine les grands traits et la direc- 
tion de toute histoire; tandis que d'autres éléments variables, l'inégalité intellectuelle 
des peuples, la forme, les reliefs, la situation du sol qu'ils occupent, les contacts qu'ils 
subissent, impriment à l'histoire de chacun d'eux une physionomie qui lui est propre. 

Ainsi pour les peuples, comme pour les êtres animés, il n'y a qu'une vie; mais des 
embryons, d'abord pareils, se développent inégalement; et suivant certains types ré- 
pondant à certains milieux , on voit varier de l'un à l'autre la forme, l'importance, le 
rôle d'un même organe. Chaque type constitue de plus un tout harmonieux, chacun 
de ses détails est lié à tous les autres; et comme le naturaliste définit un être à la vue 
d'une de ses parties, le philosophe comprend toute une société dès qu'il en aperçoit 
quelques traits. 

Les sociétés humaines commencent par des familles qui, se multipliant, forment des 
tribus. La famille est gouvernée par le père, qui est le plus fort, le plus intelligent et 
le plus âgé de ses membres ; la tribu , par celui de ses anciens qui en représente la 



8 ÉLÉMENTS HISTORIQUES. 

principale famille : c'est là le gouvernement instinctif et naturel. L'homme chas- 
seur vit par famille comme les bêtes fauves ; l'homme pasteur vit par tribus comme 
les herbivores vivent par troupeaux sous la conduite du plus vieux mâle. Les familles 
ou les tribus se multiplient, colonisent et s'unissent pour former des nations. Les 
pères de famille, les chefs de tribu, en s'associant, n'abandonnent point d'abord 
leur petite souveraineté; ils entrent seuls dans la cité, sorte de citoyens collectifs 
dont l'assemblage forme, suivant qu'il se resserre dans une ville ou s'étend sur un 
vaste territoire, un patriciat ou une féodalité. Pour présider le conseil et conduire 
la guerre, un chef est désigné par l'élection. Par une usurpation, lente parfois, mais 
fatale, la première magistrature devient héréditaire : c'est la royauté. L'aristocratie 
s'efforce de la contenir: la royauté travaille à dissoudre les liens cjui unissent le 
peuple à l'aristocratie; elle use le roc avec le sable, et son char foule enfin cette 
poussière que le vent soulève et que l'orage balaye. Telle est la marche que suivent 
les peuples du jour de leur naissance à celui de cette décomposition lente qui voit 
leurs éléments séparés disparaître engloutis dans des nations nouvelles. La démo- 
cratie n'a point de place dans ces révolutions ordinaires; elle est un fait à part, 
exceptionnel ; on ne la voit guère se produire que dans ces États nouveaux, peuplés 
d'hommes séparés du passé de leur race, et où, tout étant à créer, les villes nais- 
sent régulières et les lois équitables. 

La science ne nous apprend rien sur les débuts de notre espèce. Nous savons qu'il 
fut un temps, fort éloigné de nous, où nos contrées étaient revêtues de glace. L'homme 
vivait alors : il taillait le silex, et, comme dans le Labrador, il vivait de sa pêche. 
Nous n'avons point retrouvé ses restes : l'homme dit primitif n'a encore été vu que 
sous des dépôts récents, et son type dit australien se retrouve dans nos ossuaires. Les 
débris humains, en effet, ne semblent point avoir une longue durée : il faut pour 
amener ces débris à l'état fossile un rare concours de circonstances. Dans des temps 
assez voisins de nous, la mer, noyant des milliers d'hommes, couvrit les plaines 
basses de Harlem; de nos jours, on a épuisé ces eaux : on n'a point retrouvé la trace 
de leurs victimes. 

Aussi loin que par l'histoire ou par les monumcnis nous puissions remonter, nous 
trouvons l'homme semblable à ce qu'il est aujourd'hui. 

L'aiili(iue Egypte, qui nous a gardé la figure des peuples qu'elle connaissait, nous 
montre riiiv;u i;il)ilité des divers types humains et la constante habitation d un même 
sol par line même race. Les continenis nouveaux (|ue nous avons découverts avalent 
même leur llore et leur faune si distinctes que l'on a pu penser (jue chaque portioii de 
la (erre était le Ihéàlre d'une création à part. . , 



RACES HUMAINES. 9 

Observant des types Iminaius très-éloigiiés l'un de l'autre, on songea à les classer. 
Tant qu'on en connut peu et qu'on les connut mal, cela parut facile. Pour satisfaire 
une foi peu éclairée sans déplaire aux rationalistes, on inventa trois races autres que 
celles de la Bible. Ces bauts sommets, asile du crétinisme, étaient notre première 
patrie : nous venions du Caucase, les Mongols de l'Altaï, les nègres de l'Atlas, où 
vivent les Kabyles aux yeux bleus. Cette doctrine fleurit sans doute encore dans ces 
vallées profondes que le soleil de la science n'éclaire que le soir. 

On reconnut bientôt qu'on devait compter plus de races; on différa sur le nombre : 
plus on étudie, et plus on voit qu'il vaut mieux ne pas les compter. Nos classifications 
sont un artifice qui facilite nos études, mais que la nature ne connaît pas. Les groupes 
que nous formons se confondent à leurs limites ; et quand la cbaîne ou le fdet pa- 
raissent être rompus, sur de nouvelles terres ou sous d'anciennes coucbes l'anneau 
perdu se retrouve. Comparable, malgré son unité, à l'ensemble immense des êtres 
doués de vie, l'espèce bumaine, composée de variétés- sans nombre, présente des 
types nettement accusés, nettement localisés: et cependant, par des nuances insen- 
sibles, passe de l un à l'autre. Si l'on s'arrête à la figure, pour une même figure 
arabe, chinoise, américaine, la couleur varie. Si lOn recourt à la couleur, on voit 
tout le reste différer. Dans certaines limites, le climat a pu modifier riiomine; le 
mélange de ses familles est fécond dans une certaine mesure, pour une certaine durée : 
de là cette querelle de la science américaine chercbant à l'homme plusieurs berceaux, 
comme pour justifier l'esclavage, et de la science anglaise défendant le récit biblique. 
Bien des lumières ont jailli de ce grand débat, mais il ne s'est point clos; et je me 
garderai avec soin d'émettre un avis personnel sur une question que la foi décide et 
que l'évidence scientifique ne tranchera probablement jamais. 

Parmi tant de types humains, il en est deux, auxquels se rattachent des peuples 
plus nombreux, plus importants. 

Je les appellerai européen et chinois, parce que c'est l'Europe et la Chine qui les 
montrent le plus accusés, et que, de quelque part que les peuples de ces contrées 
soient venus, ils y ont depuis les temps historiques leur demeure, et y ont formé les 
deux plus grands centres de population qu'on connaisse sur le globe. Les Européens, 
auxquels touchent les Sémites, s'étendent sur la Perse et forment une des couches 
superficielles du peuple indien. L'Afrique, les nations de l'Inde, que les anciens 
nommaient les Éthiopiens orientaux, les bornent au midi; ils peuplent l'Amérique 
du Nord, l'Australie, et dominent l'Amérique du Sud. 

Les Chinois, bornés au sud par les mêmes Éthiopiens et les Malais, apparus il y 
a seulement quelques siècles, se lient à divers peuples, à ceux surtout que nous 
appelons Tartares. 

2 



10 ÉLÉMENTS HISTORIQUES. 

Presque toutes les langues de l Europe possèdent un fond commun diversement 
développé; elles se ressemblent, et ressemblent à d autres langues mortes aujour- 
d hui, le sanscrit par exemple (1). Comme nous, les Chinois ont un idiome très- 
répandu, très-peu varié en ses dialectes. J'en parlerai ailleurs, et je montrerai com- 
ment par un mélange immense, un frottement incessant, se composent et se résolvent 
en de simples éléments faciles à réunir ces instruments supérieurs des communica- 
tions humaines. Mais à côté de ce grand idiome et du nombreux peuple qui le parle 
errent d'autres tribus, habitent d'autres nations, dont chacune presque a sa langue, 
d'autant plus éloignée de celle des Chinois et même de toutes les autres, d'autant 
plus isolée de celles qui vivent près d'elle qu'elle est parlée par des gens plus bar- 
bares. Toutes ces familles humaines, cependant, ont avec la famille chinoise un air 
de parenté. Elles ont des traits communs : l'aplatissement de la face, peut-être même 
de tout le corps, en serait le plus marqué. On en exagère d autres ; on se méprend sur 
la constance de quelques-uns. La couleur varie plus que tout le reste : j'ai vu des 
Mantchous aussi blancs que le lait, d'autres bronzés ; des Mongous, des Chinois, des 
Japonais jaunes et rougeàtres; dans le sud de la Chine même et dans les États qui 

(I) 11 ne s'ensuit pas que les Européens viennent de l'Inde, on ceux qui leur ressemblent sont fort dégénérés 
et sont entrés par successives conquêtes, comme leurs castes le font voir; il ne s'ensuit pas même qu'ils vien- 
nent de (jnelque contrée située entre l'Himalaya et le Caucase. De vagues souvenirs permettent de supposer 
seulement que quelques familles en sont venues; et si cette contrée fut le berceau des langues que nous par- 
lons, il suffisait, pour imposer ces langues à l'Europe, qu'une certaine prépondérance politique ou seulement 
commerciale appartint à ceux qui les parlaient. Ces langues, plus usées, plus mêlées et plus analytiipies , de- 
vaient prendre la place des idiomes innombrables et complexes dans leur forme que parlent des tribus barbares 
L'histoire nous apprend que les Latins trouvèrent en Italie des peuples autociithones; que Rome s'y recruta, que 
Mécène en sortait. Les Ii)ères couvraient l'Espagne, les îles, une partie de la Gaule; leur langue, séparée de 
toutes les autres, est encore parlée par des hommes évidemment de leur race, évidenmient aussi parents très- 
proches des Espagnols et des Français. 

Le Latium n'a pas peuplé la France, l'Espagne, la Roumanie. l'Italie entière même, qui parlent des dialectes 
prévenus du latin. Les juifs de Constantinople, des nègres à Saint-Domingue, les Indiens du Mexique, parlent 
l'espagnol : son t-ce des peuples aryas"? Kt quand Monteznma aurait pour successeur un sage Pannouien, sou 
peuple en serait-il davantage, aux yeux de Cicéron, le peuple de Romulus? Les Maltais parlent un patois arabe : 
changeront-ils de race en parlant italien? Les Égyptiens, dont le temps n'a point changé les traits, parlent 
arabe, et les Macédoniens parlent turc; l'anglais se parle aux Sandwich, et les tribus sauvages de Van-Diemen 
l'employèrent entre elles pour s'entendre. Les Anglo-Saxons mêmes, auxquels il appartient, sont siinploiueut 
des Celtes; quelques Angles, (luebjues Saxons, leur ont porté leur langue: une poignée de Français venus avec 
Guillaume y ont glisse des mots que Rome leur avait appris. 

L'argument linguisti(iue est donc le plus vide que je connaisse : il sert à tout prouver; il dessine les routes 
qu'a suivies le peuple arya. qui nommait en passant les fleuves et les montagnes. On démontrerait de même 
que la Gaule fut arabe : Bourges serait le château (bourdj) ; Marseille, le port (mars) ; la Seine, le fleuve 
dentelé {scn), et le Rhin, celui des otages [rhiii). On me dira que je plaisante : je a'ai point appris l art de 
parler sérieusement de ce (pii est ridicule. 



PEUPLE CHINOIS. 11 

l'avoisinent, une peau presque noire revêt des faces de nègres à mâchoires avancées : 
la pommette plus saillante, sous ces crânes plus étroits projetés en arrière, donne 
à l'œil plus d'obliquité: mais l'aspect aplati, le muscle anguleux et la chevelure 
roide, marquent le sang chinois altéré par le climat et mêlé d un autre sang. 

Le Tagal de Manille est l'exagération de cette forme méridionale; et chose remar- 
quable, les métis d'Européens et de femmes tagales peuvent souvent, en Chine même, 
être pris pour des Chinois. 

Ces peuples plus ou moins dégénérés sont trapus et petits, les Mongous le sont 
généralement aussi ; la femme, chez tous, est très-petite. Le type le plus puissant, le 
plus beau, doit être cherché dans le nord de la Chine, la Mantchourie peut-être, et 
sur les rives du fleuve Jaune, où vécurent les premiers Chinois. 

L'homme de race chinoise, comme arrêté dans sa croissance, est moins développé 
que nous; imberbe ou presque imberbe, si ce n'est dans le nord, il a celte docilité 
qui se plie au despotisme asiatique. Laborieux et patient, il s'assimile et imite ce 
qu'il voit sans que son esprit aille beaucoup au delà. 11 n'a pas notre puissance 
d'abstraction (1); il n'a pas non plus le sens moral aussi développé que nous; mais 
comme il a moins d'audace, il ne fait pas habituellement plus de mal que nous n'en 
faisons (2). En résumé, le peuple chinois, pris comme type de ceux de l'extrême 
Asie, nous est inférieur en plusieurs points, mais peut-être pas en tous, et n'est 
inférieur qu'au seul peuple européen. 

Entre les froids steppes de l'Amour d'une part, le Nnan-nan ou les riantes contrées 
du midi de l'autre, s'étale une vaste région. Deux lleuves immenses la parcourent; 

(1) Le senLiiiieiil de la symétrie, Irès-fuible cliez le nègre, est inoiiulre ciiez le Chinois que cliez nous. Le 
Chinois ne recourt pas volontiers à l'ahstracliou. Un auteur ciiinois parlant de cinq objets pareils trouvés dans 
des fouilles les dessinera habituellement tous les cinq. 

(2) La mauvaise foi, la cruauté, peuvent être le résultat d'un système social et politique vicieux ; mais cer- 
tains peuples ne sauraient subir longtenqjs un tel système, et il y a certainement en Europe une horreur de la 
tromperie et de la traiiison qui n'existe nulle part au môme degré en Asie. Nous observons la foi jurée, et nous 
y croyons; un engagement pris survit parmi nous au bénéfice que nous en pouvions tirer; on a la force qui l'a 
fait accepter. En .\sie, il n'en est pas de même ; il n'y a d'autre garantie des traités que la force présente ou la 
répression prochaine : aussi le texte des traités passés avec les .Asiatiques n'a-t-il de sens (pie pour nous, et 
d'utilité que dans nos relations les uns avec les autres. Un traité anglo-chinois engage moralement les Anglais 
vis-à-vis de l'Europe, voilà tout. Nos criminels sont, pris en masse, i)his dangereux et plus malfaisants i[ue 
ceux de l'Asie, parce qu'ils ont une conscience plus claire du mal accompli, et que leur caractère plus vigou- 
reux réagit contre une opinion publi([ue plus sévère. Il faut dire, cependant, que les peuples asiatiques, et en 
général tous les peuples moins développés (pie nous, ont cette cruauté que notre enfance a connue, en même 
temps que les élans les plus généreux, et qui disparaît à mesure que nous approchons de l'égoïste et inoffensif 
âge mûr. 



12 ÉLÉMENTS HISTORIQUES. 

leurs alluvions l'ont en partie formée : l'un, qu'on appelle par excellence le Kyan, 
bâtit des îles et prolonge son delta ; l'autre,, qu'on appelle par excellence le Xo, vio- 
lent et capricieux, a précipité ses eaux tantôt dans le golfe du Nord, qu'il a presque 
comblé, tantôt dans cette mer que jaunit aujourd liui son limon. Le canal des Yuen 
est un de ses sillons; il a créé ces vastes plaines par lesquelles se relient à la Cliino 
les massifs élevés du mont Ta'i, complétant une péninsule qui, par sa forme et par ses 
dimensions, rappelle notre Bretagne. Quelques chaînes rident cette contrée, arrondie 
comme le disque terrestre soupçonné par Homère; vers le sud et vers l'ouest, les mon- 
tagnes s'élèvent, s'étendent, se ramifient, escarpées comme des forteresses ou ro- 
cheuses comme des murailles. 

Vers l'ouest et vers le nord, une frontière est tracée aux charrues par l'aridité du 
sol et l'inclémence du ciel : au nord, les glaces polaires; à l'ouest, des espaces sans 
fin, que les montagnes ou que la distance ferment aux nuages partis de l'Océan. 

Si dans la géographie seule nous devions lire l'histoire du peuple chinois, si an- 
cien, si nombreux, nous la trouverions dans ce qui [)récède. Dans les riches vallées 
de ses grands fleuves, nous entreverrions le début de ses premières sociétés, les pre- 
miers pas de sa civilisation. A mesure qu'il pullule et grandit sur un sol fertile, 
nous devinerions que ce peuple s'étend: que cependant, vers le sud, une race plus 
colorée, pauvre et presque sauvage, résiste à ses progrès, défendant l'un après l'autre 
chaque contre-fort de ces montagnes, dont les plus hauts sommets doivent seuls 
borner la Chine. Nous comprendrions comment l'empire s'est constitué, fondu en 
une seule masse homogène et compacte; et comment, né sur de plus larges allu- 
vions. il est bientôt devenu despotique comme sur les bords du Nil, dont lÉgypte 
lui un pi'ésent. 

Nos continents se découpent, se projettent en péninsules, s'épanouissent ou se res- 
serrent. De leur grand dessin et des traits qui le divisent résulte le partage du monde 
en un certain nombre de régions naturelles plus ou moins inégales, dont chacune 
tend sans cesse à vivre par elle-même, formant un seul État. Tant qu'elle n'y es( 
point encore parvenue, ou quand un accident trouble son indépendance ou rompt 
son unité, elle s'agite, poursuivant le repos à travers les oscillalions d'un é(piilibre 
instable. 

La Chine est une de ces divisions viaies el ualurelies du monde ; massive, inar- 
ticulée, elle est d aulanl plus indivisible qu'elle est plus peuplée et plus vieille. Tout 
partage y entraîne des guerres ipje la réunion seule peut terminer. Elle a ses fron- 
tières d'une part, ses marches, son Ijouclier de l'auhe. Plus riendue . i)lns ridic (pie 
ce qui borde ses frontières, elle y a du porter ses mœurs et ses idées: ellr m ,i di'i l'.iire 
des satellites el coiniiie des annexes. 



CONDITION (".ÉOr.RAPHIQUE. 13 

La Chine est donc un grand centre; c'est bien le royaume du Milieu, dans le sens 
de l'expression chinoise Tmsn-kwo (ïchoung-koué) (i). 

Les contrées rocheuses et pauvres de l'Asie devaient être parcourues plutôt encore 
qu'habitées par des peuplades dont la vie devait rester pastorale, les mœurs et les 
institutions patriarcales, féodales, guerrières. Tant qu'elles se multipliaient peu. 
l'aridité de leurs vastes territoires devait séparer les uns des autres les États plus 
riches qui les bornaient. Ces territoires devaient devenir la dépendance neutre et 
indivise de peuples plus avancés. Ces peuples étaient les Slaves, les Perses, les 
Indiens, les Chinois; mais les nomades devaient se multiplier : affami'S par leur 
nombre, faciles à mouvoir, toujours prêts à combattre, ils devaient se précipiter sur 
leurs voisins, et tantôt occuper leurs terres, tantôt être refoulés par eux. La Chine, 
plus riche que la Perse, plus voisine que l'Europe, plus accessible que l lnde, avait 
surtout à redouter cette invasion, et constamment menacée, fréquemment atta(]uée. 
ne pouvait, dans le cours des temps, manquer d élre quelquefois vaincue. Pour qu'elle 
vécût en paix, il fallait que son sort et celui des nomades fussent étroitement liés sous 
un même souverain; que la Chine fût aux maitres du désert ou le désert aux maîtres 
de la Chine. 

Nous trouverons donc dans l'histoire de la Chine, pourvu que nous la regardions 
d'un peu haut, la marche d'une société successivement patriarcale, féodale et mo- 
narchique; les lents progrès d'un peuple moins audacieux et moins prompt que nous: 
sa conquête d'une région définie et bornée par la nature même, son action sur les 
habitants moins nombreux de contrées moins étendues, et ses luttes contre des 
pasteurs avides de coloniser à leur tour. 

(I) Les Cliinois comptent cinq points, nos qnatre points cardinaux et le centre, on sept avec le zénilii et le 
nadir; le point où l'on est est le centre. Ils disent le royannie du Milieu, par opposition à ceux du nord, du 
sud, etc. ; comme nous disons le temps actuel, par opposition au futur et au passe. Cela répond à nos locutions, 
ce paijs-ci, Ihis country, this state. 



I 




CHRONOLOGIE DU KI-YUEN-PYEN 

en cv'cles Chinois p1 siècles (lir-élicns a l'écholle de o.ooi pour o ;m.s 



CHRONOLOGIE CONTESTEE 



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CHRONOLOGIE CONCORDANTE 



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inh'i'ieurs st fii />fi(itivni 







CHRONOLOGIE 



Premiers documents. — Preuve astronomique. — Histoire apocryphe. — Anciennes monarciiies. 

Ki-yuen-pyen. — Cycles et époques. 



« Bien des héros, dit Horace, devancèrent Aganiemnon; mais ils gisent oubliés 
» dans de sombres profondeurs, car le divin Homère ne les a pas chantés. » L'inven- 
tion du plus précieux des arts, l'écriture, suppose le développement d'une certaine 
civilisation. Cette invention n'est pas contemporaine des premières sociétés, puisqu'il 
existe aujourd'hui sur la terre des peuples qui ne s'y sont point encore élevés. C'est 
cependant par les monuments écrits, parles livres, cjue les souvenirs des hommes, 
devenus immortels et transmis d'âge en âge, arrivent à constituer l'histoire. 

Le document le plus authenticiue et le plus ancien où puissent être cherchés les 
commencements de l'histoire chinoise est un livre composé ou recueilli par Confucius, 
au sixième siècle avant notre ère, et intitulé le UlK-kih (Chou-king). 

Ce livre est à peu près contemporain de ceux d'Hérodote; il est postérieur de quatre 
siècles à l'Iliade et de dix siècles à la Bible. Il n'a ni la méthode, ni la clarté des ou- 
vrages d'Hérodote, et l'on ne saurait le prétendre inspiré comme la Bible : il ne mérite 
donc qu'une confiance très-limitée, lorsrju'il traite d'événements qu'on regarde comme 
antérieurs de quinze siècles au temps de sa composition. 

Il en mérite moins encore s'il est vrai, comme le disent les historiens chinois, 
qu'au troisième siècle avant notre ère tous les livres sacrés aient été détruits, à ce 
point qu'aucun exemplaire intact n'en soit resté ; qu'un exemplaire plus ou moins 
altéré du m>;-kin ait seul été retrouvé caché dans un mur, et n'ait été complété que 
par les souvenirs d'un vieillard qui savait ce livre par cœur. 



iO CHRONOLOGIE. 

Il y a eu Chine une exégèse : les Chinois savent que leurs livres sacrés ont été 
transcrits, à une certaine époque, cFun caractère dans un autre, et n ont pas dû alors 
être moins déligurés que le Coran en passant du couflque au caractère luoderne. Ils 
croient encore que les textes de ces livres ont été souvent altérés. Les lettrés admet- 
tent même généralement aujourd'hui que le lUb-kin a été remanié, sous la dynastie 
des Tsin, par Mei-tsô, qui y a beaucoup ajouté, ainsi qu'au commentaire de Kbn nhan- 
kwo. Sur cincjuante-huit parties, ils en regardent vingt-cinq comme altérées ou 
fausses. De ce nombre serait le passage relatif à une éclipse solaire observée sous 
le règne de Tmbfi-kan, de la dynastie de Ulya (Hia), et mentionnée dans la chro- 
nique Tiiib-uib' (Tchou-chou). 

Les Chinois ont certainement des observations astronomiques fort anciennes, bien 
qu'on n'ait pas admis qu'elles le fussent autant que celles des Chaldéens envoyées 
de Babylone, d'après Simplicius, à Aristote par Callisthônes, et qui remontaient à 
l an 2234 avant Jésus-Christ. Les observations chinoises sont nombreuses; mais plu- 
sieurs, en raison de la perfection des méthodes et du développement des connais- 
sances qu'elles supposent, méritent peu de confiance, à moins quon ne veuille 
admettie, avec le père Gauljil. que les Chinois avaient appris de Noé l'astronomie. 

L'astronomie peut aider à placer les événements dans le temps et l'histoire, comme 
les lieux dans l'espace et sur la terre. L'éclipsé de Tiubn-kan pouvait fournir la date 
de son règne et donner un repère précieux à la chronologie chinoise. On chercha, 
en conséquence, à en déterminer l'époque. Gaubil ridenlifia. pour s'accorder avec le 
lUb-kin. avec une éclipse de Tan 2ir)5, et pour s'accorder avec le Tmb-uib', dans 
le(iuel il supposait une lacune de cent quatre-vingts ans, avec une autre éclipse de 
l an 2128. Fréret, aidé de Cassini, crut accorder les deux textes en acceptant une 
aulre éclipse encore qui aurait eu lieu en Tannée 2007. 

D autres missionnaires, historiens ou calculateurs, présentèrent d'autres solutions, 
el je crois (]u"on aurail pu accepter quelque éclipse plus récente, si l'on n'avait été con- 
vaincu d'avance qn ïl fallait chercher très-loin de nous la date de celle du lUb-kin. 

L'astronomie a fait depuis le dix-huitième siècle ([uelques progrès, c'est-à-dire 
perdu quehiues illusions. .I.-B. Biot, qui. de nos jours, a repris l'examen de l'éclipsé 
du ll[b-kin, repousse la solution de Cassini et de Gaubil. « On ne saurait aujourd'hui, 
)» dit-il. élendn^ avec sûreté les tables de la lune jusiju'à des observations aussi an- 
» cieiiiics (pic ( ("Iles du lUb-kin : donc, en résumé, dans l'état actuel de la science, 
» on ne pi'ul pas aniiiiicr lliéoi-i(piemenl ipie celte éclipse est vraie, comme on ne 
» jieul pas assurer non phis (prcllc est fausse. « Il imporle assurénieni [teu (pi'elle 
.soit vraie ou fausse, du mouu>nl que la date n'en peut être lixée et que la chrono- 
logie chinoise n'en peut liicr aucun secouis. 



HISTOIRE APOCRYPHE. 17 

Les princes dont les règnes furent appelés Kan-mi et Kyen-lbfi s'occupaient d'his- 
toire et de chronologie; ils avaient, sur ces points, leurs idées et leur doctrine. Les 
jésuites, désireux de se mettre d'accord avec des chronologistes d'une si grande auto- 
rité, ont saisi, avec un empressement auquel nous ne sommes plus tenus, la pré- 
tendue preuve astronomique de l'antiquité de la Chine. Je ne les en blâme point : 
il n'est jamais sage de discuter l'histoire avec les rois, et mieux vaut l'allonger de 
quelques siècles que la défigurer, comme font d'autres aussi prêts à réhabiliter Néron 
qu'à condamner Louis XVI. 

Confucius, dans le Illb-kin, fait commencer l'histoire avec Yao et IHun, et ne dit 
pas un mot d'une trentaine de princes dont des historiens postérieurs font figurer les 
noms dans les trois premières dynasties, sans que la mention de faits historiques do 
quelque valeur explique la succession de tant de règnes. 

Sso-matsyen, postérieur à Confucius de plusieurs siècles, puisqu'il vivait un siècle 
avant notre ère, rejeta plus loin que Confucius les commencements de I histoire : 
Xwan-ti fut retrouvé ou inventé par lui. Son commentateur, Sso-malinen, remonta 
jusqu'à FK-mi (Fo-hi), personnage complètement fabuleux. Plus tard, cette anti- 
quité devint insuffisante. Lck tao-yuen inventa Pan-kb , et donna à l'empire une 
durée de plus de deux millions d'années. Les prêtres Tao-sso, se piquant à ce jeu, 
en trouvèrent 96, 961, 740. Ainsi, tandis que l'empire gagnait lentement des 
années vers l'avenir, il se précipitait avec une accélération inouïe vers un incom- 
mensurable passé. 

Cette folie n'est pas particulière aux Chinois : tous les peuples en sont ou en ont 
été plus ou moins atteints. Les Japonais remontent ainsi au delà de deux millions 
d'années; la fondation de leur empire ecclésiastique date pourtant seulement de 
660 avant Jésus-Christ (I). 

Les Turcs et les Persans, contraints par la tradition biblique acceptée avec l'isla- 
misme à se resserrer un peu, ont composé les fables les plus ridicules ; les Turcs ont 
refait l'histoire ancienne, et les Persans, dont l'histoire ne saurait commencer avant 
Cyrus, rapportent gravement dans leur Chah-Nameh des règnes de cinq cents, de sept 
cents et de mille ans. 

Les Romains, plus modestes, ne se sont cependant pas contentés de la louve des 
deux Romus; ils ont voulu remonter au roi Priam, et les Français, qui n'ont pas 
moins de goût que les autres peuples pour les longues généalogies, ont revendiqué le 

(1) Le Ki-yuen-pven ne nomme leurs empereurs qu'à partir du vingt-septième, et ne donne les noms et le 
nombre des années de leur règne qu'à partir du Irente-scptième, Ko-toku (en chinois, Ciiyao-tô, vertu de la 
piété filiale) , dont la première année, ta-x\va (prononciation cliinoise), correspond à la dix-neuvième année, 
tchen-kwan, du règne de Tai-tsouiT, de la dynastie des Tafi, soit à l'année 646 de notre ère. 

3 



18 CHROXOLOGIE. 

même ancêtre. En 1528. Jean Bouchet. o Bouchetc gravis conditor Imtoriœ! raconta la 
vie de quarante des prédécesseurs de Pliaraniond, laissant, comme preuve de sa sin- 
cérité, une lacune entre le premier de ceux-là et Francus, fds d'Hector. En 1532. 
Gilles Corrozet, plus hardi, rattachait François I" à Priam par soixante-quatre géné- 
rations. 

La moitié des histoires qui ont cours dans le monde ne sont pas plus vraies : la 
critique seulement ne les a pas encore condamnées. De nos jours, on a vu surgir d un 
long oubli l'histoire d'Egypte d'Ouranios, et le monde savant a failli croire à ce pré- 
tendu monument du passé. 11 se pourrait que les livres retrouvés en Chine n'eussent, 
comme celui-là, été, au moment de leur découverte, âgés que d'un an et demi. 

Dans le genre hypothétique, l'on est allé plus loin : Priam est dépassé. Il ne s'agit 
plus des Tro'iens, mais des Aryas. On sait où ils vivaient, comment ils se divisèrent, 
et leur route vers l'Inde et vers l'Europe est tracée, étape par étape, d'une façon bien 
plus nette que l'itinéraire du pieux Énée, ou celui du sage Ulysse à la recherche de 
File des Bienheureux. Ainsi la science s'amuse, sachant que Voltaire est mort. 

Mais ce n'est pas à des parvenus comme nous qu'il faut comparer les Chinois : c'est 
à ces vieilles monarchies chaldéenne, égyptienne, premier berceau de notre civilisa- 
tion et de nos arts, contemporaines de la Chine naissante, et auxquelles, depuis tant 
de siècles, la Chine survit isolée, comme pour montrer aux hommes des temps nou- 
veaux, dans un antique empire, l'exemple d'un empire de l'antiquité. 

La première des dynasties de Bérose régna trente-quatre mille ans; la deuxième, 
dont l'existence est vraisemblable, et qui est qualiflée de mède. commença, d'après 
Gutschmid, en 2'i-58; la troisième, qui était chaldéenne, en 2234 , date des premières 
observations stellaires : c'est à cette époque que, d'après M. G. Rawlinson, Babylone 
doit avoir été fondée. 

D'après Manéthon , prêtre égyptien et grand menteur, des dieux et des demi-dieux 
avaient déjà régné sur l'Egypte pendant près de vingt-cinq mille ans. lorsijue avec 
Ménès commença le règne des hommes. Hérodote, Grec, c'est-à-dire fin. mais un peu 
crédule, compte trois cent trente rois et trois cent quarante-cinq pontifes, tous fils 
l'un de l'autre, et dont les prêtres lui firent voir et compter les images colossales faites 
de bois. Ces trois cent quarante-cinq générations ne doinieraient pas beaucoup moins 
de dix mille ans. ce qui est une durée bien longue pour une forme religieuse, un lien 
|i(tlilique. l'existence d'une famille, la persistance d'un art et la conservation de 
colosses de bois. 

On ne saurait dire combien de temps régnèrent les dix-sept premières dynasties : il 
ne parait pas qu'elles aient été contemporaines; leur nombre peut toutefois faire 
1 nliid d un (loule. ^1. le vicomte de Bougé place vers le dix-huitième siècle avant 



ANCIENNES MONARCHIES. 19 

notre ère les commencements de la dix-huitième dynastie. « Mais il n'y aurait, dil-il, 
)) nullement à s'étonner si l'on s'était trompé de deux cents ans dans celte estimation, 
» tant les documents sont viciés dans l'histoire ou incomplets sur les monuments. )• 

11 me parait donc que c'est environ vingt-cinq siècles avant notre ère que fureiil, 
fondés les plus anciens États dont nous ayons connaissance, et que, quelle que soit 
l'antiquité de l'homme, la civilisation ne compte pas aujourd'hui plus de quaranle- 
cinq siècles. 

Rien ne porte à croire que la monarchie chinoise compte plus do jours que les mo- 
narchies de la Chaldée ou de l'Egypte : si même l'on considère l'ahsence démontrée 
de la preuve astronomique si longtemps alléguée, l'incertitude de plusieurs des pi e- 
miers règnes, l'on sera conduit à regarder la fondation de l'État chinois comme pos- 
térieure à celle des deux autres. 

Je ferai remarquer encore qu'à partir de la dynastie des Xan (Han), c'est-à-dire 
dans l'espace de plus de vingt et un siècles, éclairés par une chronologie suffisam- 
ment exacte, on trouve pour les règnes chinois une durée moyenne de seize ans et 
demi, tandis que cette durée moyenne serait pour les règnes qui appartiennent aux 
dynasties précédentes , et qui, depuis Xwafi-ti, sont, suivant la manière de compter, 
au nombre de quatre-vingt-neuf ou de quatre-vingt-dix, d'environ vingt-six ans d'après 
le Ki-yuen-pyen, et de près de vingt-huit d'après le San-yuen-kya-tso. 

Si l'on considérait d'autres États ayant eu un grand nombre de princes, on trou- 
verait une moyenne générale d'environ quinze ans, et des moyennes particulières de 
dix-neuf ans pour l'Angleterre, dix-sept ans et demi pour l'empire d'Allemagne, dix- 
sept ans pour la France, enfin douze ans et six ans et demi pour les empires d'Orient 
et romain, dont la constitution se rapproche le plus de celle de la Chine. 

On trouverait, à la vérité, que la maison capétienne avec ses branches successives 
se rapproche assez, par le nom])re de ses princes et la durée moyenne de leurs règnes, 
de la dynastie chinoise des TineK (Tcheou) ; mais les Capétiens, maîtres de toute 
la France, étaient dans des conditions de stabilité que ne peut avoir possédées la 
maison de Tuie^-, maîtresse d'un petit État entouré d'États à peu près égaux et quel- 
([uefois plus puissants: l'exiguïté de son territoire rend peu admissible la longue 
durée qu'on lui prête. 

Si l'on adoptait la moyenne de seize ans et demi pour les règnes antérieurs à la 
dynastie des Xan, on porterait le commencement de la dynastie des Tuick vers 833 ; 
celui de la dynastie des lUafi (Chang) vers 1295, et celui de la dynastie des Ulya 
vers 1575 avant Jésus-Christ; la première année de Xwan-ti serait alors compiise 
dans le dix-septième siècle avant notre ère. 

Je suis très-loin de présenter ces dates comme une solution ; je cherche à faire voir 



20 



CHRONOLOGIE. 



ce qui est probable ou possible. Je ne prétends point résoudre un problème dont les 
éléments ont disparu, engloutis à jamais dans les ténèbres du passé. Mon impression 
personnelle serait que les débuts de la civilisation cbinoise ne remontent pas à plus 
de deux mille ans avant notre ère; mais comme les Cbinois enseignent autre chose, 
que ce qu'ils enseignent est en partie admissible, et qu'il est utile de savoir ce qu'ils 
racontent et ce cju ils croient, je vais en présenter l'analyse, et la chronologie à la- 
quelle je m'arrêterai à partir de Xwan-ti, sans, bien entendu, la garantir, sera celle 
(Ju Ki-yuen-pyen. 

Cet ouvrage savant et estimé diffère d'une chronologie plus généralement admise 
en Europe, c{ui fut rédigée par ordre de Kyen-hfi et dut accepter l'empreinte de ses 
vues personnelles et les opinions des astronomes jésuites de Pékin. 

Beaucoup d'autres systèmes ont été proposés avant comme depuis. C'est ainsi que 
Bossuet a pu faire une chronologie sacrée sans que les savants européens se crussent 
liés en rien par l'opinion de Bossuet, non plus que par celle de Louis XIV. 

Le Ki-yuen-pyen cherche à ne point s'écarter de la chronique Tuiv-mb , qu'on 
dit avoir été trouvée, au troisième siècle de notre ère, dans le tombeau d'un ancien 
prince. 

Il commence par établir : 

1" Qu'entre l'année Kan-min, première année de Kbù-xo, de la dynastie desTmeu, 
et la première année de Xwah-ti, il s'était écoulé I G5I ans : la première année de 
Xwah-ti est alors désignée par les caractères Kan-yin ; 

2° Qu'entre l'année Sin-mao. première de l'époque Kyen-yuen, du règne de Wb-ti. 
de la dynastie des Xan , et la première année de Xwah-ti , il s'était écoulé 2 352 ans. 

C'est à partir de la première année de la période Kyen-yuen, qm est la cent qua- 
rantième avant Jésus-Christ, que la chronologie chinoise n'est plus discutée. Entre 
l'époque de Xwah-ti et celle-là. la chronologie dite San-yuen-kya-tso présente les 
dales principales suivantes, qu'on pourra comparer à celles du Ki-yuen-pyen ; 



Date cliinoise. 



Concordance europe'enne. 



Mort de Xwan-ti 

Etablissement de la dynastie des Ulya . 



. 41 
7 . 13 

14.32 
25 . 16 



2597 avant J.-C. 
2205 — 
17()() — 
11^2 



des LLIan . . . 
des Tmeb . . . 
des Tsin etTsin V. 
des Xan . . . 



249 



202 



Première année de Wb-li et de la période Kyen- 
yuen 



41 .38 



l'iO 



CYCLES ET ÉPOQUES. 21 

Le San-yuen-kya-tso est, à partir de cette époque, en pleine concordance avec le 
Ki-yuen-pyen, à cette seule différence près qu'il contient deux cycles de plus ; de sorte 
que, par exemple, le cycle dans lequel nous entrons serait le soixante-seizième au 
lieu d'être le soixante-quatorzième. Mais cette différence est sans importance pour les 
Chinois, qui ne numérotent pas leurs cycles, et dont la chronologie devrait se compter 
à rehours; ou ne se compter dans le sens ordinaire qu'à partir de la première année 
Kyen-yuen , ce qui , à cent quarante ans près, donnerait aux Chinois les mêmes dates 
que nous. 

Le Ki-yuen-pyen embrasse un espace de 4 381 ans, et la Chine compte de Xwan-ti 
à l'empereur actuel, dont l'époque s'appelle Tbfi-mu, environ deux cent quarante 
souverains. Je dis environ deux cent quarante, parce qu'on en peut compter quelques- 
uns de plus et quelques-uns de moins; qu'il y en a de douteux, qui sont omis dans 
plusieurs livres, et que d'autres peuvent être acceptés ou rejetés, comme le seraient 
en France Henri V d'Angleterre, le cardinal de Bourbon Charles X, Louis XVII et 
Napoléon II. Le nombre des dynasties varie suivant les ouvrages historiques, dont 
les auteurs acceptent ou rejettent de même quelques familles peu importantes dont la 
domination n'a embrassé qu'une portion de l'empire. 

Les Chinois comptent par cycles de soixante années, dont chacune est distinguée 
par deux caractères empruntés à deux séries, l'une de douze et l'autre de dix de ces 
caractères. Ils ne numérotent pas leurs cycles et leurs années; et bien que notre pro- 
cédé soit commode, on ne peut nier que le leur soit rationnel, car le temps est sans 
commencement et sans fin. Pour se reconnaître, ils comptent les années par règne 
ou par période, en nommant d'abord le règne ou la période et donnant ensuite le 
chiffre de l'année. Jusqu'au temps de Xan Wb-ti, chaque règne eut un nom, qui fut 
celui que portait le prince. Sous les premiers Xan seulement on distingua des par- 
ties moyennes et postérieures dans un même règne. A partir de Xan Wb-ti, le prince 
donna aux années de son règne un nom autre que le sien, d'un sens et d'un augure 
favorable. Ce nom fut souvent changé pendant le cours d'un même règne, à la suite 
d'événements heureux ou par l'effet d'un pur caprice. A certains règnes répondent 
quelquefois une vingtaine de ces périodes, et l'on en trouve quelquefois cinq pour 
la désignation d'une seule année. Depuis les Min, toutefois, et jusqu'à ce moment, 
on ne trouve plus qu'un nom de période chronologique pour chaque règne; et bien 
que cette période ait pu se prolonger un peu au delà d'un certain règne, par respect 
pour un prince défunt, ou qu'il ait pu, dans les premiers moments d'un avènement 
nouveau, y avoir quelque indécision sur le nom de la période nouvelle, ces périodes 
représentent des règnes : aussi, bien que leur nom ne soit pas celui que les princes 
portaient avant d'arriver au Irène, ni celui qu'ils ont reçu après leur mort dans la 



22 CHRONOLOGIE. 

salle des ancêtres, les princes modernes sont-ils très-habituellement désignés par le 
nom de la période qui leur correspond. Les Chinois disent, par exemple, Xbn-wb-, 
Kah-iui, Kyen-lbfi, au lieu de Tai-tsy, Elih-tSK, Kao-tSbn. Ces noms personnels at- 
tribués aux souverains sont significatifs et constituent de véritables surnoms. Le 
l'ondateur d'une dynastie pourra être appelé Tai-tsb, ou le grand ancêtre, Rao-tsb- 
(lu Kao-ti. le haut ancêtre ou le haut prince: un conquérant, Wb-ti ou Wb^-wan, le 
prince guerrier; un législateur, Wen-ti ou Wen-wan, le prince lettré; un souverain 
déposé, Fei-ti, le prince déposé, etc. Comme ces surnoms peuvent être communs à 
<les souverains de diverses dynasties, on les fait haltituellement précéder du nom de 
ces dynasties. L'on dit, par exemple, Xan wb-ti, ou le Wb-ti des Xan, pour le dis- 
tinguer des Wb-ti des dynasties de Tsin, de ïsi et de Leah. Les noms des princes 
<le quelques dynasties se terminent par tsbu et par tsb. souche, ancêtre, qui, précédés 
dun adjectif, donnent le bienfaisant ancêtre, lillustre ancêtre, etc. Les noms des 
<lynasties sont loin d'être toujours ceux des familles mêmes qui les ont constituées : 
1(^ nom d une dynastie illustre a souvent été repris par une famille nouvelle. 



TEMPS ANCIENS 



Sources liisloriques. — Légendes. — Géographie. — Premiers débuts. — Age fabuleux. — Invention dos arts. 

— DéUige. — Partage du sol. — Noms de famille. — Titres royaux. — Pontificat. — Augures. — Institutions. 

— Coutumes. — Chants populaires. — Chute de la féodalité. — Titres nobiliaires. — État féodal. — Confiicius. 

— Aristocratie et démocratie. 



Je vais résumer les premières légendes du peuple chinois; puis, eu dehoi's de la 
Fable, que je suis contraint de rappeler, je chercherai les principaux traits de l'his- 
toire ancienne de la Chine. 

Le peu qu'en rapportent le UJb-kin, compilation ou œuvre de Confucius, et le 
Tiuun-tsyeu, livre d'annales rédigé par ce philosophe et qui embrasse deux cent 
quarante-deux ans de la dynastie des Tmes, serait bien insuffisant si d'autres 
ouvrages ne nous découvraient les anciennes institutions et les anciennes mœurs. 
11 y a le recueil de poésies appelé Uli-kin , formé encore par Confucius ; quelques 
autres livres canoniques qui contiennent des passages propres à nous éclairer, et 
surtout, enfin, trois ouvrages traitant exclusivement des anciennes coutumes : le 
Li-ki, ciui est considéré comme canonique, le I-li et le Tmeb-li. Le 1-li est peu estimé: 
le Tmeb-li, traduit en français par E. Biot, passe pour avoir été composé, comme le 
I-li, par un ministre de W^-wan, au onzième ou douzième siècle avant notre ère. 
Comme on n'en a, toutefois, eu connaissance qu'à une épocjue beaucoup moins éloi- 
gnée, qu'il n'est sorti de terre ciu'après une éclipse de neuf ou dix siècles, et comme 
la Bible des mormons, pour justifier les entreprises d'un despote, la Chine lettrée s'est 
fort partagée sur son authenticité. Celle du Li-ki serait moins contestée, bien qu'elle 
ne soit pas incontestable. On l'a attribué à Confucius ou à ses disciples, réunis après 
sa mort et travaillant sur ses notes. 



2i TEMPS ANCIENS. 

Ces livres ont été remaniés, accrus et diminués de plusieurs chapitres; interprétés 
de façons très-diiïérentes. Ils ne sont probablement l'œuvre ni d'un seul homme, ni 
d'un seul temps. Le Tmeb--li est une longue nomenclature de charges de cour et d'em- 
plois publics dont l'existence, à une époque aussi reculée que celle des Tiuck, est bien 
improbable. Si la Chine parait immuable, c est peut-être parce qu'on en a ainsi peint 
le passé trop semblable à ce qu'on voyait. Le Li-ki offre beaucoup plus d'intérêt : c'est 
une sorte de traité assez complet, dans lequel on rencontre peu de détails qui ne 




soient conformes à ce que nous savons des commencements de la plupart des peuples; 
et si ce livre a été fabriqué, on est au moins contraint d'avouer qu'il l'a été avec un 
art extrême, et (lu on y a dû faire entrer tout ce qu'on pouvait savoir des temps anciens 
de la Ciiine. Callei y en a donné une li aduction qu'on peut malheureusement regarder 
comme incomplète. On en a fait en Cliine, comme de tous les ouvrages canoniques 
ou classiques, un grand nombre de commentaires. L'explication des trois traités des 
coutumes, San-li-kin-kyae, accompagnée d'un grand nombre de gravures, en facilite 
beaucoup l intelligence. 
D'après la légende, iju'on ne discute pas beaucoup en Chine, mais à laquelle on 



LÉGENDES. 25 

ne croit pas beaucoup non plus, Pan-k>; fut le premier Iiahitant du monde. Le monde 
fut. après lui, gouverné par un ou, selon d'autres, treize souverains célestes, pendant 
une durée de dix-huit mille ans; par un ou onze souverains terrestres, pendant un 
temps égal ; enfin, par un ou neuf souverains humains, pendant quarante-cin([ mille 
ans. 

A la suite de deux, autres personnages non moins fabuleux auraient paiu : F>;-mi 
(Fo-hi), qui enseigna aux hommes la chasse et la pèche; Ulen-nb-fi (Chin-noung), 
qui leur apprit à cultiver la terre; Xwafi-ti, au règne duijuel on rapporte l'invention 
du calcul et celle de la supputation du temps. Ces princes et deux de leurs successeurs 
sont appelés les cinq souverains (^-ti), comme les règnes célestes, terrestres et 
humains sont appelés les trois règnes augustes (San-xwan). 

Après un ou deux règnes encore, suivant les auteurs, apparaît le sage Yao, qui 
adopte pour son successeur le sage lllun. Leurs efforts triomphent d'une inondation 
terrible. 

Après lllun, avec Ta-yu. ou le grand Yu, commence la première dynastie dite de 
Illya (Hia), à laquelle on donne dix-sept princes. Les fautes du dernier d'entre eux 
amènent sa ruine. La seconde dynastie, dite de Ulafi, arrive au pouvoir, et après vingt- 
huit règnes tombe par les mêmes causes. Il est, toutefois, permis de croire que ces 
crimes n'ont été si remarqués que parce que ceux qui les commettaient ou auxf|uels 
on les attribue furent vaincus : suivant qu'une dynastie dure ou disparait, les mêmes 
actes prennent dans l'histoire des noms assez différents. 

La dynastie des Tmej; arrive au pouvoir fondée par deux grands hommes, Wen- 
wan, le prince lettré, et Wb'-wan, le prince guerrier, le premier souverain de celte 
dynastie, à laquelle on accorde trente-cinq règnes. Les Tmes sont enfin détruits et 
remplacés par les Tsin. 

On dit que le grand Yu partagea en neuf provinces, ou tmeh , la partie de la Chine 
sur laquelle il régnait. 

Sous les lllan, la division du pays fut à peu près la même, ou du moins n'est 
pas assez connue pour qu'on puisse dire en quoi elle différait de la division faite 
par Yu. 

Au temps des Tmev, et probablement avant eux, il existait un certain nombre 
d'États ou de seigneuries indépendants les uns des autres. La maison des Tmeb-, 
souveraine d'un petit État, en annexa d'autres dont elle ht des apanages. Souvent 
les vassaux se soulevèrent : quelquefois ils furent soumis; ciuelquefois ils devinrent 
libres ou leurs territoires eurent de nouveaux maîtres. Des ligues ou des unions se 
formèrent sur divers points : les ïiueb furent prépondérants; mais l'unité de Fempire 
n'exista qu'après eux. 

4 



(;ÉO(iUAPIIlE. 



27 



Le nombre des souverainetés ou des apanages varia singulièieineiil pendant la 
longue durée de la dynastie des ïuick. La géograpliie de ces temps est incertaine, 
insaisissable. On compta à la fois jusqu'à cent quarante-cinq seigneuries ou suze- 
rainetés; on ne voit cependant figurer dans l'histoire que sept familles souveraines 
contemporaines des ïmeK et partageant avec eux l'empire. 

La première capitale de l'empire ou de la principale de ses divisions passe pfiur 



CONCORDANCE CHRONOLOGIQUE 

de la d^Tiastie des TLDE5 
et des dynasties contemppraines 

à l'Echelle 4'un centimètre par cycle 



SI!|llHi|tllli(3i)|!l'!l|S5''"""' 



ailllPS!llll!!^!llij^i!ililH IIIIIS!illll^ 





53: 



TSIN 



I I 



1 i3 



K I N 



^l^i, W E Y 



*7 

39 



mis 



T S I 



T S I N 



53 



5o 



X A N 



T LU A 



TSIN 



i3 



T LU 5 



55^ YEN 



Grave par Erhard . 



avoir été voisine du site actuel de Xo-nan (Ho-nan fou). On croit que liluii et Yu 
avaient leur capitale à Yb-n-tmeK, aujourd'hui Tmafi-nnan (Tchang-ngan ). dans le 
lUèn-si (Chen-si). On peut considérer aussi comme la capitale de Yu, I-Iiiick. aujour- 
d'hui Tai-yuan. Xo-nan paraît avoir été la capitale ordinaire des Tiueb : on cile 
cependant Xao-kifi, aujourd'hui Illyen-tan, voisin de Si-nnan (Si-ngan fou ). connue 
la capitale de W^-Avan; et lUao-ko, aujourd'hui Wey-xwey, comme celle du dernier 
prince de cette dynastie. La Chine a très-souvent changé de capitale : il en était de 
même de l'ancienne France, sous la dynastie carlovingienne pai- exemple: on pour- 



28 TEMPS ANCIENS. 

rait même ajouter que, dans ces deux pays, la capitale et la prépondérance ont 
presque toujours appartenu au nord, rarement au centre, jamais au midi, si ce 
ifest, pour la France, à l'époque très-éloignée de nous où Marseille seule unissait ce 
pays au monde civilisé, romain, carthaginois ou grec. 

L'homme est doué d'instinct et d'intelligence : l instinct inspire ses premiers actes, 
détermine les grandes lignes entre lesquelles se meuvent ses institutions et sa vie ; 
rintelligence fait tout le reste. L instinct est le même pour tous les hommes ; Tintelli- 
gence est inégalement répartie entre leurs diverses familles : il en résulte dans les 
simples et premiers développements de toutes les fractions de la race humaine une 
similitude extrêmement frappante, et dans les progrès ultérieurs et plus hauts de cha- 
cune d'elles des dissidences de plus en plus profondes, une inégalité chaque jour plus 
grande. L'homme donc, animal perfectible, conduit par une force divine dont le con- 
trôle et le secret lui échappent, suit d abord un étroit sentier: puis, libre et raison- 
nable, choisit ses voies et marche vers un état moins imparfait. 

Ainsi certaines institutions, certaiiis outils, certaines armes, sont communs à tous 
les sauvages, sans qu'on en puisse un instant penser qu'ils les aient reçus les uns des 
autres. Toutes les contrées de la terre ont vu tailler le silex, et plus tard fondre le 
bronze et forger le fer: toutes ont connu l'arc et la lance: le bomerang australien se 
retrouve au centre de l'Afrique, les pirogues de l'Océanie dans la tourbe irlandaise; 
les habitations lacustres de la Nouvelle -Guinée ont jadis existé sur les lacs de la 
Suisse, et les amas de restes et de débris appelés par les Danois kjokken modding se 
rencontrent sur les bords du détroit de Magellan comme sur les côtes du Danemark. 
La ditïérence des climats et des lieux a fait seule celle des usages, et si tant de peu- 
plades sauvages sont parties d'un même point de la terre, ce n'est pas sur ce point 
unique qu'elles auraient appris les unes la vie polaire, les autres la vie tropicale: tout 
ensemble la chasse et la pêche, la vie pastorale et le labourage. 

L'examen des faits nous démontre, au contraire, que des inventions où la raison 
humaine a plus de part, celle de l'écriture par exemple, ont été faites en plusieurs 
lieux et renouvelées peut-être à plusieurs époques. De mêmes problêmes entraînent 
de mêmes solutions. 

La science ne nous dit point si l'humanité n'a qu'un ])erceau, en (juel temps elle 
s'est fractionnée ; mais elle nous montn» l'unité humaine dans l'unité de tous les dé- 
buts humains et des traits principaux de toutes les civilisations. 

Les premières créations de la pensée humaine soid les mêmes i)artout : le sol dé- 
cliiié pai- la charrue, enir'ouvert par des cataclysmes, a montré plus d'une fois à 
l'homme craintif des premiers âges les lourds ossements des mastodontes ou le nions- 



AGE FABULEUX. 29 

trueux aspect des grands sauriens. De ces débris naquirent la race dos Tilaiis et les 
monstres de la Fable, Pan-kb- et le Dragon (U). Les premiers possesseurs de lu terre 
remuaient les montagnes ; ils gouvernaient le ciel ou le combattaient et en étaient 
vaincus. Pan-ky le sculpta; son corps forma la terre. Leur taille était énorme; ils 
vivaient des milliers d'aimées; leur figure était étrange. L'auguste souverain céleste 
avait des écailles; l'auguste souverain terrestre avait des pattes d'oiseau; l'augusle 
souverain humain avait une tête d'ours ou de bœuf. Ceux qui leur succédèient, ceux 
dans lesquels on peut voir les pères des nations, ont encore un pied dans la Fable : 
Fb-mi régna cent quinze ans, et LLlen-nbfi cent quarante. Yu le Grand avait neuf cou- 
dées de hauteur. C'est, du reste, beaucoup moins que notre mère Eve, si I on en croit 
son tombeau vénéré à Djeddah par les musulmans. 

Des hommes d'une si belle longévité et d'une si belle taille ne pouvaienl manquer 
d'être fort sages et fort heureux. C'est une tendance naturelle à l'esprit humain de 
chercher ainsi dans le passé une perfection et une puissance que le monde ne coiniait 
plus. Partout l'âge d'or fut le premier âge du monde, et la moralité humaine parut en 
décadence. Hésiode invoquait déjà les temps passés; les Romains en appelaient à 
Numa; nous-mêmes parlons du bon vieux temps. Nous ne pouvons nier, cependant, 
les progrès que le sentiment de la justice et la conscience de la solidarité humaine ont 
faits parmi nous depuis l'antiquité et dans des temps même modernes. 

Aux yeux des Chinois, les rois Yao et lUun furent les plus vertueux d'entre les 
hommes. Confucius a pris soin de leur faii e dire, dans le lUb-kin, tout ce qu il legar- 
dait comme beau et comme sensé. Leurs discours respirent une morale pure, trop 
pure peut-être pour le gouvernement des peuples; et, bien que les maîtres de la 
Chine les sachent par cœur et les répètent souvent, il ne parait pas que leurs sujets 
en soient plus heureux. Yu le Grand était si vertueux que son règne fut marqué par 
une pluie d'or (yu kin, littéralement : // plut de l'or) (2). 

L'histoire de la Chine présente à chaque instant des signes analogues. Le fon- 
xwan, oiseau céleste, apparut à l'avénement de l'ancien empereur Ulao-xao. Ses pro- 
verbes disent que les animaux fabuleux, le ki-lin par exemple, se montrent quand 
l'empire est bien gouverné , que le fleuve Jaune devient clair quand il parait un sage , 
et que la pierre précieuse (fabuleuse) yué, habituellement entourée de vapeurs, ne se 
laisse apercevoir que lorsqu il se rencontre un magistrat vertueux qui refuse les pré- 
sents. Je suis contraint d'ajouter qu'on ne l'a encore vue qu'une fois en Chine : le 



(1) Les Chinois parlent souvent d'os de dragons trouvés dans des cavernes; il est probable qu'il s'agit de 
fossiles. Le dragon ressemble beaucoup à quelijues-uns des anciens sauriens que nous connaissons. 

(2) Traduire la pluie d'or par une cliiile d'aerolillies est un rarconiniodagc purement européen. 



:10 TEMPS ANCIENS. 

magistrat dont la probité tit sortir le yué de son nuage s'appelait SbTi yu-yuen (I). 

En Chine, comme en Egypte et en Grèce, les premiers princes furent les inventeurs 
de tous les arts : ils enseignèrent aux hommes à se vêtir, à cultiver la terre : ils ima- 
ginèrent l'écriture, fixèrent les mesures, le calendrier. Plusieurs de ces progrès peu- 
vent être considérés comme s'étant accomplis de leur temps. Il est évident, toutefois, 
que ceux qu'on appelle des historiens ont trop préjugé du génie des premiers hommes, 
ot que la piélé publique a trop facilement reçu leur témoignage. Notre monde mo- 
derne n'est pas si reconnaissant : l'Espagne a vu Colomb chargé de fers. Je n'ai pas 
besoin de rappeler ce qu'ont vu d'autres pays, ni d'exposer pourquoi l'esprit de l'Eu- 
rope semble avoir passé TAtlantique. 

Le peuple chinois nous apparaît d'abord établi sur les bords du fleuve Jaune. Ce 
fleuve vagabond, courant sur la couche épaisse de ses alluvions, l'entame, la déchire, 
s'y creuse souvent de nouveaux chemins. Il fut toujours terrible en ses débordements : 
il fallait, pour qu'il fût à peu près enchaîné, qu'un peuple nombreux eût à veiller sur 
(le riches cultures. L'exagération est le trait général des anciennes histoires : il n'est 
<lonc pas étonnant que la Chine nous raconte un déluge, ou plutôt seulement une 
grande inondation domptée par le génie de ses sages rois Yao et UJun. Vouloir iden- 
liiier ce déluge avec celui de la Bible me parait puéril : il ne faut pas torturer l'histoire 
en vue d'un rapprochement chronologique. Ceux qui ont tenté cette entreprise n'ont 
pas bien expliqué comment les prédécesseurs, admis par eux, de Yao et de Illun, 
avaient soustrait leur peuple au déluge, ou comment les premiers colons avaient pu, 
venant de l'ouest, traverser toute l'Asie pour retrouver à son extrémité orientale les 
plaines de la Chine encore inondées. Rapprocher cette inondation de certains déluges, 
ou plutôt de certaines inondations mentionnées par les Grecs, serait une prétention 
moins justifiable encore. On n'a jamais pensé que ces inondations se fussent étendues 
fori loin, et l'observation nous apprend (pie des régions éloignées de la terre sont 
plus ordinairement, à un moment donné, le théâtre de phénomènes opposés que celui 
de phénomènes pareils. Il est naturel que les écrivains jésuites aient désiré accorder 
la Bible et Confucius; nous n'avons point à les suivre sur un pareil terrain, et tout 
doit nous porter à croire que l'inondation chinoise, beaucoup moins ancienne que 
les diverses dates données au déluge bibli(pie, fut le simple effet d'un été très-chaud 
et d'une grande fonte de glaces dans les hautes régions où le tleuve Jaune prend sa 
source. • 

(I) Los Chinois sont trop modestes: il se rencontre d'honnêtes gens parmi ceux qui les gouvernent. S'ils 
n'avaient aperçu qu'une fois cette fameuse pierre, il serait bien à craindre que les Turcs et les Arabes ue 
l'eussent pas encore vue. 



PARTAGE DU SOL. 31 

Les Grecs, les Romains, et probablement tous les peuples, lorsqu'ils s'établircnl 
et voulurent cultiver le sol , le divisèrent en carrés égaux qu'ils se partagèrent soit 
également, soit d'après certaines conventions. Les Chinois en ont agi de même : le 
caractère qui, dans leur langue écrite, signilie un champ, rappelle même par sa 
forme Q cette ancienne pratique (1). 

Les rois, les nobles, ou les chefs de clan, recevaient un nombre de parts propor- 
tionné à leur rang. La part de (luelques-nns loiinail. ])ar exemple, le C[uarl ou le 
neuvième des parts totales assignées à son clan. Lorsque c'était le neuvième, elle 
était placée au centre. Elle était sans doute alors égale à quatre, à neuf, à seize, etc.. 
parts ordinaires, et il est à croire que les petits colons devaient à leur chef des cor- 
vées pour la culture de ses terres. Cette organisation ressemblerait un peu à celle du 
servage russe. La partie centrale, ou certaine autre partie de l liéritage conmiun, a 
pu être aussi réservée au roi et cultivée pour lui, ce qui aura conduit plus tard à 
l'impôt en nature très-anciennement conim en Chine (2). Il paraît extrêmement pro- 
bable que les populations étaient réparties en groupes de familles ou d'individus for- 
mant des nombres carrés. Le système décimal, très-ancien en Chine, parait de plus 
avoir servi de base dans la police et le gouvernement des villes, dont les populations 

(1) Ce caraclore a de légères variantes; mais la forme doniiée iei, et qui est d"im usage actuel, est extrême- 
ment ancienne : il se prononce tyen. Eu agriculture, ce mot s'emploie aujourd'iiui pour désigner les terres à 
riz, par opposition aux terres à blé, appelées ti (terre). 

(2) On pourrait, en se basant sur les livres de rites et leurs divers commentaires, arriver aux conclusions 
suivantes : 

Le pied chinois, au temps des Tclieou, divisé en parties décimales comme toutes les mesures chinoises, était, 
d'après Gaubil, au pied français dans le rapport de 1 000 à '1016. 11 était donc égal en mesure métritpie à 
O^.SIQGS, soit à environ 3'2 centimètres. Dix jneds en longueur faisaient un tchan; six pieds étaient un pou, 
ou pas double; et un carré de six [lieds de côte s'appelait de même un pou; cent carrés pareils sur une seule 
ligne, soil un parallélogramme de six pieds sur six cents pieds, formait un moo, uiesurc agraire d'une forme 
bizarre qui représentait non un champ, mais un, deux ou trois sillons ou rangées d'arbres. Cent de ces parallé- 
logrammes réunis formaient un carré de six cents pieds de côté, c'est-à-dire égal à un peu plus de trois hec- 
tares et demi (3G 77(3 mètres carrés) ; cela pouvait être un héritage, surtout si la culture du riz y était pratiquée. 
Ce carré se nommait fou. 

Un carré formé de neuf fou était appelé tsifi : le tsiù avait dix-huit cents pieds de coté. Cette longueur consti- 
tuait le li, égal à !j7.-)™.3IG. Le fou du milieu était api)elé kouù-fou, ou fou du prince, ou fou public, fou de 
l'État ou de la communauté. 

Quatre tsiù faisaient un yi; (piatre yi un kyeou; quatre kyeoii un tyen; quatre tyen un chyen, nom actuel- 
lement donné aux districts; quatre chyen un ton, et quatre ton un loufi. 

Il y avait encore des carrés de dix lis et de cent lis de côté. Les villes avaient ainsi une dimension fixe; elles 
avaient un nombre déterminé de portes, quatre le plus souvent ou une au milieu de chaque face. Je n'entrerai 
pas à cet égard dans plus de détails. Une organisation si complète, une régularité si absolue, rappellent plus 
certaines utopies que le spectacle réel de la vie des peuples. 



32 TEMPS ANCIENS. 

étaient divisées par groupes de mille, de cent, de dix familles. On comprendra, tou- 
tefois, qu'il ne faut pas regarder ces divisions artificielles comme un fait constant et 
alisolu : il suffit cju'elles aient existé un instant, ou même été seulement conçues et 
tentées, pour que certaines dénominations et certains usages en aient conservé la trace. 

La nation chinoise se composait, au début, d'un certain nombre de clans réunis 
sous une même autorité. Chacun de ces clans devait avoir un nom. Chacun d"eux 
donna un nom, le sien peut-éire, au territoire sur lequel il se fixa ; mais, sur tout cela, 
nous ne pouvons arriver qu'à des conjectures plus ou moins probables. Les noms 
individuels se retrouvent chez tous les peuples : les noms de famille, au contraire, 
supposent un certain développement de la civilisation : les Turcs et les Arabes n'y 
sont point arrivés, si ce n'est par exception, et les populations rurales d'une grande 
partie de l'Europe ou n'en ont point encore, ou ne les ont pris que dans des temps trcs- 
niodernes et sous la pression de Tautorité souveraine. On peut même dire que presque 
partout des sobriquets individuels sont substitués à ces noms dans le commerce ha- 
bituel de la vie. 

Les Chinois assurent que c est Wen-wan. de la famille de Tniey, qui imposa au 
peuple les noms de famille. Il n est pas probable, en tout cas. que l'origine des noms 
actuels soit plus ancieinie; et parmi les utopies dont la Chine a été en Europe le 
sujet, il n'en est pas de plus étrange que celle (|ui diviserait la population ancienne 
de la Chine en cent tribus ou cent familles distinguées par cent noms. 

Les sinologues, ceux surtout qui vivent au milieu des Chinois, seront peut-être 
étonnés de me voir relever une erreur aussi grossière ; mais elle se répète, elle s'im- 
prime, et ce sont des utopies semblables, accumulées depuis trois cents ans, qui ont 
créé la Chine de paravent qui cache la Chine véritable. 

Le peuple chinois se désigne souvent lui-même par les mots de Pae-kya, Pae-siii : 
mot à mot, cela voudrait dire les cent maisons, les cent noms: mais le mot pae, cent, 
ligure simplement ici comme un signe du pluriel : on dit les cent mandarins, Pae- 
kwan. quand on veut désigner toute l'administration; on dit de même en français 
les cent coups. Les Chinois emploient souvent ainsi différents nombres; ils disent : 
les quatre mers, les quatre voisins, les dix mille royaumes, etc. Quant aux cent noms, 
sous le titre de Pae-kya-sin, c'est-à-dire, mot à mot, les noms des cent familles ou les 
cent noms de famille, mais, en réalité, tout simplement les noms de famille, Wan-tsin- 
iiiin. un (les coimnentateurs du San-tsri-kifi, a publié une liste de quatre cent cin- 
quanle-(|natie noms de l';iiiiille. dont ([uatre cent vingt-cpiatre s'écrivent par un seul 
caractère cl trente exigent deux caractères. Cette liste est encore loin de contenir tous 
les noms : il y en a de froids, connue on dit en cliinois, c'est-à-dire d'un usage peu 
fréquent: il y m a dont l'emploi est limit('' à (|U('l(|iie province, et que l'aiiti'ur a 



TITRES ROYAUX. 33 

oubliés ou omis à dessein. Razin en a trouvé, en effet, dans la Riograpliie générale, 
deux mille trois cent quarante-cinq, dont sept cents exigeaient deux caractères. 

Mais supposons qu'il n'y ait que quatre cent ciriquante-quatrc noms : chacun de 
ces noms est représenté par un ou deux caractères idéographiques, dont la pronon- 
ciation varie de province à province, qui peuvent se lire en toutes les langues par 
autant de mots différents. Ces caractères ont un sens : supposons-en un dont le sens 
soit forgeron, il répondra à la fois à tous les noms français dérivés du mot fabcr : 
Fabert, Favre, Lefèvre, Lefébure, etc.; aux noms anglais : Smith, Smythe, etc., etc. 
On voit par là que les Chinois n'ont pas beaucoup moins de noms que nous-mêmes. 

S'ils portaient les noms de leurs anciens clans, chacun de ces noms ne serait pas 
répandu, comme cela a lieu, par tout l'empire. Il y a donc lieu de penser qu'ils se 
sont distribué, à une certaine époque, des noms choisis parmi les mots les plus 
usuels, et les mêmes ou à peu près, partout, comme on distribue des noms et des 
numéros pareils aux rues et aux maisons de différentes villes. On dit que ceux du 
même nom ne contractent pas mariage. Je ne sais jusqu'à quel point cela serait exact 
dans la pratique ; mais il est certain que ce serait pousser loin la crainte de la con- 
sanguinité, car ceux d'un même nom, étant souvent au nombre d'un million, ne sau- 
raient être parents bien proches. Je suis porté à croire qu'il n'y a là qu'une idée supers- 
titieuse. Nous trouverions l'exemple d'une superstition pareille en Australie : d;nis 
certaines tribus indigènes, un petit nombre de noms individuels sont, dans un cer- 
tain ordre, distribués à ceux qui naissent ; et, bien que la consanguinité ne soit pas 
prise en considération, les honmies d'un certain nom ne peuvent s'unir aux femmes 
d'un certain autre nom. Cette coutume n'a pas plus de fondement rationnel que l'ob- 
servation des jours heureux et malheureux: mais il ne faut pas s'attendre à ce que 
les actions des hommes puissent toujours s'expliquer par la raison. 

Les princes européens prennent les titres de roi, ce qui signifie directeur, ma- 
gistrat, ou d'empereur, ce qui signifie général (imperator); les princes tartares s'ap- 
pellent khan, litre féodal connnun aux chefs de tribu comme à ceux de nation; les 
souverains des grands États de l'Asie ne sont pas si modestes : ils s'intitulent roi des 
rois, grand roi et maha-rajah, ce qui a le même sens; padichah, c'est-à-dire parta- 
geur (des couronnes). Le chef de la nation chinoise ne prenait guère dans l'antiquité 
([ue les titres de ti ou de wan, seigneur ou roi; les Tiuck se qualifièrent de wan, 
appellation aujourd'hui commune en Chine et considérée comme la traduction du mol 
tartare khan ; à partir des Tsin, enfin, ils furent appelés xwah-ti et xwan-man, termes 
difficiles à traduire, mais d'une forme superlative, comme souverain suprême, som- 
mité auguste, et que nous rendons par celui d'empereur, parce que nous qualifions 



34 . , TEMPS ANCIENS. 

assez ordinairement d'empire soit un vaste État entouré d'États subordonnés, soit un 
État nouveau ou à demi barbare (1). 

La souveraineté était d'abord purement élective ; les chefs ou le peuple y portaient, 
comme chez les Francs et tous les Barbares, celui qui leur paraissait le plus courageux 
ou le plus sage. Peu à peu. ce fut au prince qu'il appartint de choisir son successeur, 
soit parmi les membres de sa famille, ce qui eut ordinairement lieu, soit en dehors 
des siens, ce qui arriva quelquefois. ' ■ i/i-- : 

Le pontificat, ou plutôt une certaine forme de pontificat, est une des attributions 
ordinaires des premiers rois et, partant, des chefs des monarchies les plus anciennes. 
D'après l antique tradition, les chefs de la nation chinoise, la résumant en leur per- 
sonne, la représentent devant la Divinité. Suprêmes pontifes du ciel et de la terre, 
eux seuls leur peuvent offrir des sacrifices : et tandis que les dieux subalternes ou les 
génies, que les héros et les mânes, souffrent le culte de tous les hommes, le ciel ac- 
cueille seulement les prières des rois, qui sont ses délégués près de la race humaine. 

Les princes chinois se qualifient de fils du ciel, comme les monarciues français s'ap- 
pellent fils aînés de l Église. Ce titre de fils du ciel n'est d'ailleurs pas particulier à 
ces princes ; les souverains du Japon le prennent aussi, et ce même titre, écrit avec les 
mêmes signes, ne diffère d'un pays à l'autre que par la façon de le prononcer (tyen- 
tsi) en Chine, et ten-zi au Japon). 

Ce pontificat primitif, on pourrait dire naturel, ne doit pas être confondu avec la 
théocratie à laquelle les religions prophéli(|ues peuvent donner naissance; avec le 
khalifat arabe et oltoman, par exemple, exercé par des princes qui se disent l'ombre 
de Dieu (zil Allah) : dans ces théocraties, le gouvernement est une partie du sacerdoce ; 
la religion fait toute la loi. 

En Chine, au contraire, le sacerdoce n'est qu'une fonction de celui qui gouverne ; 
la leligion est vague, entourée de plus de respect que de foi; elle ne s'impose que par 
l'antiquité de sa tradition, son caractère inoffensif, une certaine poésie; elle est si 
limiti'C, d'ailleurs, qu'elle est presc^ue un mythe, et que le pontificat est plutôt encore 
un titre qu'une fonction. 

Le souverain pontificat de rancienne Rome était quelque chose d'analogue : César 
l'avait obtenu; Lépide s'en empara: mais après lui Auguste et tous les empereurs, 
jusqu'à Graticn qui en répudia le litre, furent souverains pontifes. A Rome alors, 
connue en Chine aujourd'hui, le pontifical n'était plus qu'une dignité pure, un hon- 

(1) Pour 11)1^ (oiiroiiiiei- il l iisiigp, j empluie d'Ile expression, Ijieu que le sens dn mol iinijcrator h dût faire 
rejeler, la Iradnclioii de ce mol étant Isyan-kyuii, prononcé en japonais sio-gonn, ce qui est le litre non du ciier 
de la nalion japonaise, mais de son lienlenanl iinlilairo. 



PONTIFICAT. 35 

iKnir qui semblait inséparable du rang suprême : Constantin et d'autres empereuis 
purent être chrétiens sans que le peuple cessât de les regarder comme souverains 
pontifes; des princes chinois ont pu de même suivre diverses religions, le bouddhisme 
surtout, sans cesser d'être fds du ciel et de se prosterner devant ses autels. 

Il existe d'ailleurs, en Chine et dans le Thibet, deux auties chefs de secte duid 
l'influence religieuse est plus grande que celle du fds du ciel ; ce sont : le Imah-tyeiî- 
ssii, premier pontife du tao, qui réside à Kwei-tmi, dans le Kyan-si, et le LJouddlia 
vivant, qui habite Hlassa. L'empereur Xwey-tsbh, de la dynastie de Sbfi, se lit chef 
du tao ou d une de ses sectes. Les historiens blâment cette conduite comme impie et 
insensée. 

L'empereur est qualifié de sage et de saint; il a sa place dans le panthéon. L'em- 
pereur régnant (Tan-kin xwan-ti, empereur actuel) y figure sous des traits conven- 
tionnels et invariables, qui représentent successivement tous ceux qui régnent. Au 
Japon, où la tradition parait s'être plus conservée ou plus développée, bien que pro- 
bablement elle soit d'origine étrangère, le caractère divin de l'empereur est plus 
accusé. En Chine, l'empereur mort n'est plus fju un ancêtre auguste pour ses descen- 
dants, et qu'un personnage historique diversement apprécié pour la nation en général. 
Les Chinois ne vont donc pas aussi loin que les Romains de la décadence : il faut peut- 
être avoir été bien grand pour tomljer aussi bas; pour adorer le crime jusque cliez 
les morts, qui n'en peuvent plus commettre. 

Le culte que l'empereur rend au ciel, il le reçoit des hommes, qui se prosternent 
à leur tour devant lui. On se prosternait aussi devant les rois de Perse : Thémistocle 
le fit; des ambassadeurs grecs qui l'avaient fait furent mis à mort par leurs conci- 
toyens, justement indignés de l'injure qu'ils avaient intligée à leur race. L'islamisme 
adopta cette pratique, et, l'ajoutant à la prière, la réserva pour Dieu seul; mais il est 
digne de remarque que d'une extrémité à l'autre de l'Asie, et probablement depuis 
les temps les plus recuf's, la cérémonie assez compliquée de ce prostcrnement est la 
même clans tous ses détails. Les dilTérences sont si peu importantes que les musulmans, 
considérant le ko-to comme un rikat véritable, s'y sont refusés souvent, comme à un 
acte d'idolâtrie. Il ne serait donc pas déraisonnable de penser que ce rite a pris nais- 
sance en Chine, d'où il aurait passé en Perse et dans l'islamisme. Parmi les petites 
ditïércnces qu'on peut apercevoir entre la cérémonie chinoise et la cérémonie musul- 
mane, il y a lieu seulement de signaler la prescription faite aux Chinois, sinon de 
tout temps, du moins à une certaine époque ou dans certaines circonstances, de tenir 
leurs mains derrière leur dos. La crainte des régicides explique cette particularité. 

A côté du pontificat impérial existe le sacerdoce augurai, dont l'importance, autre- 
fois très-grande, a fort diminué. Le Ulb-kin nous montre, aux débuts mêmes de la 



36 TEMPS ANCIENS. 

monarchie, de grands feudataires chargés héréditairement de l'ubservalioii des astres. 
Le soleil, la lune, les planètes, les constellations, chaque étoile même, passent pour 
présider à l'existence du prince ou des grands de l État, au sort des provinces et des 
villes. Les éclipses, les comètes, les pluies d'aérolithes , certains nuages, sont des 
avertissements célestes. Il faut interpréter les présages cjue fournissent les cinq élé- 
ments, la terre, le bois, le feu, le métal et Teau; l'apparition des monstres, les méta- 
morphoses, telles que celle d'un cheval en homme sous le règne de Li-wah, de la 
dynastie de Tiuck. sont des signes qui appartiennent à l'élément bois. Il faut, enfin, 
connaître les jours heureux et malheureux, expliquer les songes du prince. La Chine 
avait, de plus, des pratiques augurâtes (jui lui étaient particulières : je ne citerai 
que la lecture de douze cents signes qui pouvaient se former par le fendillement 
d'une écaille de tortue exposée au feu, et la divination à l'aide de brins d'herbe de 
diverses longueurs. 

Si l'on en croit les anciens rituels, les Tmer, exerçaient, dans les limites de leur 
État, un pouvoir assez absolu. Il y avait des ministres au nombre de six; les fonc- 
tions publiques n'étaient qu'exceptionnellement héréditaires. Un magistrat distribuait 
les terres vagues ; d'autres levaient divers impôts qu'il serait peut-être permis de croire 
moins anciens : on peut admettre et l'on doit remaitjuer la taxe sur les marchés ou 
les boutiques, et la corvée due, dans les premiers temps, pour trois jours seulement 
par an. 11 y avait des assemblées, mais elles ressemblaient plus à des réceptions qu'à 
des conseils. Le culte, les cérémonies, l'étiquette, la musique, faisaient toute la con- 
stitution de l'empire. L'empereur pouvait élever des temples à sept de ses ancêtres: 
les grands n'en pouvaient élever, suivant leur rang, qu'à cinq, à trois, à un des 
leurs; le peuple honorait les siens dans ses maisons. Quand l'empereur conférait un 
emploi ou donnait une mission, il en envoyait un signe visible, tel qu'une hache, un 
arc et des fièches. Les costumes et divers objets de ce temps ont été conservés par le 
dessin et reproduits dans divers ouvrages, l'explication, par exemple, des trois livres 
de rites. 

On n'avait pas encore l'habitude de s'asseoir sur des sièges : cette coutume n'est 
venue (jue sous les Lean; nous l'avons prise des Égyptiens et des Grecs; les Turcs, 
les Arabes, les Japonais, ne l'ont pas encore. Ce seul fait suffirait à montrer combien 
les Japonais, dont toute la civilisation est chinoise, sont loin d'être, comme le pensent 
les amateurs de curiosités, supérieurs à k'uis maîtres. 

On n'écrivait encore ([lie sur des (ahletles de bjuutxui. mais l'on faisait des 
chansons. On chansonnail les grands, les ministres, les princes, et les princes se 
préoccupaient de faire composer et répandre dans le |ieu|)le des t iiansons (jui les 



CHANTS P01>1 LAII{f:s. 37 

fissent valoir. La chanson est le journal des peuples qui n'en ont pas : elle a cours 
chez tous les sauvages; elle est très-puissante chez les nègres, non-seulement en 
Afrique, mais même dans les colonies où l esclavage les a portés. C'est une erreur de 
croire que, parce qu'il sultit parfois la force, le monde se gouverne d'ordinaire aulrc- 
ment que par la pensée : on supprime la presse; mais la presse n'est à l'idée que ce 
que la fenêtre est à la lumière : la parole fugitive, l'insaisissable pensée, restent 
libres, et rien n'est changé au péril que les princes peuvent courir. Si la presse faisait 
les révolutions, l'Asie et le passé ne les connaîtraient pas : là, cependant, sont et 
furent les dynasties les plus fragiles et les règnes les plus éphémères. Sur ses seize 
derniers règnes, la Turquie illettrée compte huit princes déposés, quatre princes 
assassinés. Le régicide est l'hôte constant des citadelles royales. 

Il est remarquable que ses premiers livres nous montrent la Chine se transformant 
ou transformée déjà, passant du régime féodal au régime monarchique. Nous voyons, 
dans le Li-ki, cinq ordres de nobles créés ou tout au moins reconnus par le prince, 
distingués par des titres, pourvus de ])iens héréditaires, et une classe intermédiaire 
de noblesse officielle ou administrative dont les membres, appelés ta-fK, ou illustres 
pères (patres), jouissaient de bénéfices conférés à vie. 

Ce spectacle est à peu près celui de noire moyen âge; mais il ne se rencontre point 
aux débuts mêmes de l'histoire : la vraie noblesse, la noblesse prinntive sortie de la 
terre et du peuple, ne doit rieii au caprice des rois ; elle est un fait divin qui a sa 
raison d'être, sa place et son heure. Tutrice du peuple, dès que le peuple est majeur 
elle a sans retour perdu sa puissance; mais le souveinr des services rendus à la 
pairie, du sang qu elle a versé pour tracer ses frontières, reste une part notable de 
l'héritage public. 

L'opinion seule fait d'abord l'autorité des nobles ; car c'est l'opinion seule qui juge 
et classe les hommes , et tout signe visible de ce classement est menteur. A peine , 
cependant, la royauté se voit-elle maîtresse et seule que, jalouse d'enchaîner à son 
char un simulacre de ses rivaux, elle imagine ces titres qui, distribués à ceux qui 
l'entourent, représentent la noblesse comme les couronnes de théâtre la royauté. 

Les nobles romains, appelés de noms vulgaires, ne coiniaissaient point ces titres : 
des courtisans avilis des Césars, ils passèrent à leurs vainqueurs barbares et devin- 
rent alors comme une livrée de la gloire. Prodigués, usurpés, abolis et rétablis plus 
tard, ils ont changé plus d une fois des chenUles en papillons , mais sans jamais rien 
ajouter à la gloire ni rien ôter à 1 infamie. 

Cette noblesse conférée n'a point de raison d étre : les nobles sont un peuple d au- 
trefois. On ne saurait pas plus en faire (ju on ne saurait faire des Carthaginois ou des 
Babyloniens, Cartilage et Baliyloiie ayant cessé d'être. 



:W TEMPS ANCIENS. 

En prodiguant ces honneurs, la royauté voulait humilier la noblesse, en abaisser 
le niveau, la rendre impopulaire même par les éclats d'un orgueil usurpé. Ce qu'elle 
a fait en Europe depuis le quinzième siècle, elle l'avait jadis fait à Rome, et elle l'avait 
fait en Chine dans des temps plus reculés, et toujours en recourant à des procédés 
semblables. 

On ne saurait tracer un tableau de la féodalité chinoise. On doit supposer, cepen- 
<lant. qu elle ressemblait à ce cpi'est partout la féodalité, et plus particulièrement à 
ce qu elle est restée sous sa forme la plus bar])are. ou devenue sous une forme assez 
raffinée, dans deux contrées rapprochées de la Chine, la Tartarie d'une part, le Japon 
de l autre. La pauvreté du sol et la vie patriarcale d'une part, la division en îles in- 
nombrables de l'autre, et le développement d'une civilisation assez haute empruntée 
à la Chine, ont maintenu cet état social, et lui ont imprimé des traits aussi diflérents 
que ceux que pouvaient offrir les féodalités chrétiennes opposées aux féodalités arabes. 

La féodalité n'est essentiellement ni meilleure, ni pire que la plupart des combi- 
naisons politiques que les hommes subissent tour à tour. Elle fut batailleuse dans 
l'Europe divisée : mais elle ne le fut pas plus (|ue la monarchie ou la démocratie ne le 
devinrent après elle. Elle est pacifique au Japon, et nous voyons les petits Ëtats féo- 
daux de l'Allemagne vivre en paix les uns avec les autres. La guerre féodale est pcut- 
èlre. du reste, moins dure aux peuples que les autres. 11 est de coutume, parmi nous, 
de peindre le moyen âge sous de sombres couleurs, et d'en attribuer à la seule féo- 
dalité tous les vices. L'ignorance ou la misère de ces temps ne dépendaient cependant 
pas d'un système politique : c'étaient des peuples jeunes qui venaient d'hériter. Sans 
souvenirs dans le passé, sans relations au loin, ils avaient tout à apprendre et tout à 
faire. Ce bien-être matériel que nous estimons tant ne dérive point de nos lois civiles 
ou politiques: il est le fruit d'un long travail, l'apport d'un commerce étendu. Plus le 
temps et la civilisation marchent, plus ce bien-être augmente, )ion-seulement pour 
nous, mais pour les peuples mêmes dont les institutions diffèrent le plus des nôtres. 
Nos anciens rois n'avaient d'autre tapis que la paille ; des bœufs traînaient leurs mi- 
sérables chars. Cette inégalité que la richesse a faite, la pauvreté première ne la con- 
naissait pas: le niveau général s'est élevé pour tous les hommes. Ce qui était précieux 
ou inconnu est devenu vulgaire: l'aisance est plus commune; le luxe s'est développé; 
le progrès des communications a rendu les disettes ])lus rares et les épidémies sévis- 
scnl moins. Si toutefois, sans arrière-pensée, on exanune bien le moyen âge, on 
trouve rEurojie pins peujilée et ses habitants moins misérables que dans des temps 
plus voisins de nous: ei l'on esl conlrainl de reconnaître que si le desj)olisine bit une 
phase ultérieure de notre vie, ce ne l'ut pas un progrès dans le sens (pie d'ordinaire 
nous attachons à ce mot. 



,. ; , CONFUCIUS. 39 

L'entreprise du pouvoir royal trouva en France un puissant auxiliaire dans les 
gens de loi^ et plus tard dans les gens de lettres. 11 en avait été de même en Chine : 
des sages, premiers instituteui-s moraux du peuple, avaient paru, contemporains à 
peu près de Solon, de Dracon, de Lycurgue, de Numa. Confucius, le plus grand ou le 
plus habile d'entre eux, avait, six siècles avant le Christ, enseigné au peuple chinois 
des maximes, neuves peut-être alors, et qui ne nous paraissent banales que parce 
que, utiles et vraies, elles ont été partout et constamment répétées. Il professa l'amour 
de la sagesse : il eût été difficile, sans doute, de professer quelque chose de plus en 
des temps où l'on savait si peu. Comme beaucoup de sages, à qui leur sagesse n ote 
pas toute folie, Confucius aimait à diriger les autres, et, pour les réformer mieux, 
aspirait aies gouverner entièrement. C'est ainsi que, dans le dernier siècle, Rous- 
seau, n'hésitant pas à se croire le plus vertueux des hommes, cherchait un peuple à 
qui donner ses lois, et faillit trouver une île assez novice pour les recevoir. Un grand 
et sublime railleur plaisanta cet horloger remontant I horloge du monde, et son rire 
traversera les âges. Confucius eut aussi son Voltaire, mais plus modeste, plus indul- 
gent, plus doux. Lao-tsô, ami de la retraite, cherchant la vérité pour elle-même, 
passionné pour l'idée, ennemi de l'action, reprocha avec quekjue ironie, mais sans 
fiel et sans dureté, son ambition et son orgueil à Confucius, qui, grand voyageur, 
avait traversé plusieurs États pour le venir voir, comptant sur ses louanges, et dut 
s'en retourner chargé de conseils qui le troublèrent un moment et qu'il ne suivit pas. 

De ces deux hommes, sans doute le plus sage et le meilleur était Lao-tso: mais 
l'autre poursuivait les princes, tenait école, et se montrait partout avide de renommée 
et de crédit. Il n'obtint pas tout ce qu'il cherchait : sa vie était trop courte pour son 
ambition ; mais la semence déposée en terre devint mi arbre , et par ses élèves , ses 
successeurs, avec l'aide du temps, ses livres, sa doctrine et son nom s'imposèrent à 
la Chine. 

Sur Dieu, sur l'âme, sur l'origine du monde, il n'a rien dit que de vague. Le seul 
principe qu'il semble avoir voulu nettement établir, poser d'une manière absolue, 
c'est le droit des sages, c'est-à-dire de lui-même et de ses disciples, à gouverner 
l'État. Aux traditions héréditaires, à l'initiative de l'esprit libre, il substitua la con- 
naissance de ses livres et le fétichisme de sa parole. La Chine a suivi cette impulsion, 
et bientôt elle est devenue la proie d'une confrérie sans vraie piété, d'une académie 
sans vrai savoir, d'une ligue de pédants prétentieux et routiniers, impuissants à con- 
duire le peuple et toujours prêts à gêner le prince. 

Un peuple qui a changé de maître peut se croire libre ; il peut croire à l'égalité 
lorsqu'il ne voit rien de noble chez ceux qui le gouvernent. Il y a des égalités de dif- 
férentes hauteurs : il parait injuste que la domination soit le patrimoine de quelques- 



'lO TEMPS ANCIENS. 

uns: il parait sage qu'elle soit partagéQ, naturel que le mérite en soit la première 
condition. Le choix du prince doit être éclairé, et ce choix sera meilleur s'il s'exerce 
sur toute une nation que s'il est limité à quelque classe restreinte. 

Tout cela pourtant n'est point vrai, ou du moins ne l'est ou ne le peut devenir qu'à 
la seule condition de laisser à l'élection populaire dégagée de toute entrave la dési- 
gnation aux principales magistratures ; encore faut-il que le peuple soit plus éclairé 
que ne le sont malheureusement encore ceux de l'Angleterre et de la France. 

Dans les pays tels que la France, où les emplois puhlics se sont multipliés au delà 
de toute mesure, il est ordinaire de croire que le partage de ces emplois est le but en 
vue duquel la société s'est constituée. Quand un parvenu, sans mérite et sans gloire, 
pour s'humilier devant le maître, rappelle qu'il est parti d'en bas, la foule, au lieu de 
lui demander quelle route il a suivie, à défaut de celle des aigles, applaudit à ce qu'elle 
croit être un triomphe de la démocratie. 

En y regardant, on s'aperçoit que le concours n'est vraiment ni bien large, ni bien 
libre, car l'éducation publique n'est pas encore venue l'ouvrir au grand nombre. Le 
mérite et la vertu n'ont pas de mesure exacte : l'opinion seule peut les classer; elle a 
l'élection pour le faire. Quatre mille ans d'histoire montrent que les princes préfèrent 
les complaisants; que plus ils les prennent bas, et plus ils les trouvent complaisants : 
il leur faut le roseau qui plie, mais qui parfois se brise et perce la main. Les exa- 
mens, les concours, ne changent rien à cela : depuis vingt-cinq siècles, la Chine est 
là pour le prouver. La Chine, la Turquie, l'empire des Césars, voilà des démocraties 
dans le sens fallacieux de ce mot. Oserait-on comparer de tels gouvernements aux 
aristocraties de Rome, de Venise ou de Londres, aux démocraties véritables de Berne 
ou de Washington ? Et, qu'on le sache bien, si la même imbécillité ne règne pas ail- 
leurs, c'est que la presse y luit et que le mal est récent. La France n'est pas plus mal 
administrée, pas plus mal servie que la plupart des États de l'Europe: mais ne de- 
vait-on pas supposer, en 1789, qu'elle le serait mieux que l'Angleterre si, l'Angleterre 
gardant son vieux système, la France entrait hardiment dans une voie plus large ? 

Tout bon gouvernement procède de l'élection populaii'e ou de l'hérédité, ou de la 
combinaison de ces deux choses, c'est-à-dire de ce qui est juste et de ce qu'on peut 
regarder comme prudent. L'élection, qui rapproche les magistrats et les citoyens, les 
contraint à s'appuyer les uns sur les autres, à marcher d'un même pas, fait l'égalité 
vraie, la fraternité juste et l'excellence des uKPurs. Ceux qm critiquent sans relâche 
les peuples républicains montrent combien ils estiment leurs lois, car ils reprochent à 
ces peuples de n'être point des dieux: ils n'entreprennent point de les comparer à 
ceux que le despotisme conduit. 

L'hérédité, c'est le privilège; rinégalité, l'injustice. Mais cette inégalité cesse d'être 



ARISTOCRATIE. 41 

injuste si le bien public la demande , et si surtout elle n'existe que dans l'élroile 
limite où le bien public engage à la souffrir. 

Ainsi, les fruits du travail ont un niaitre naturel, tandis que la loi décerne l'iié- 
ritage. Elle pourrait le partager entre toute une famille, entre toute une commune : il 
semble plus bumain qu'elle y appelle seulement, et à des titres égaux, les descen- 
dants du mort; mais elle peut, afin de donner à la liberté des défenseurs plus forts, 
faire de quelques héritages le salaire d'une fonction qui se transmet avec eux. 

Les Anglais ont obtenu un sénal indépendant en le faisant riche, héréditaire en 
partie, électif en partie. Moins de cinq cent cinquante familles ont été inscrites; cha- 
cune d'elles ne fournit à la fois qu'un seul noble, qu'un seul privilégié, pair ou électeur 
à la pairie, dont le pouvoir est consacré par la tradition et qui, par des liens étroits, 
se rattache à une portion du peuple et du pays, comme les ^jo/rcs romains aux gcntcs 
qui composaient la cité romaine. 

Il n'y a là rien de plus ni rien d'autre que ce que demandait l intérêt public; il 
n'y a ni un privilège de trop, ni un noble apocryphe; les titres répondent à une ma- 
gistrature réelle : ceux qui en sont pourvus ne servent point le prince et nen sont 
pas payés ; leur opulence ne coûte rien au peuple , leur famille seule en fait les frais. 
Le bon goût des nobles et l'esprit républicain du peuple ont de plus proscrit et fait 
disparaître tout ce qui , sans nécessité , choque publiquement et sans cesse l'égalité 
dans d'autres pays : la pompe inutile des uniformes, le fracas des broderies, l'exhi- 
bition publique des décoi'ations ; aussi le peuple n'est-il ameuté parfois contre les 
nobles que par l'hypocrite clameur des parvenus envieux. 

La porte de ce sénat n'est fermée ni à la gloire ni au mérite. Moins, cependant, 
elle s'ouvre, et mieux cela vaut, parce que la complaisance entre plus aisément encore 
que la gloire ou le mérite, et que des pairs de nomination royale, n'étant ni les 
véritables pairs du roi, ni les représentants du peuple qui ne les a point choisis, 
n'ajoutent rien à l'indépendance ni à la grandeur de cette assemblée, unique au- 
jourd'hui dans le monde. 

On trouvera peut-être que je me suis laissé entraîner bien loin de mon sujet ; je 
n'en suis pas loin cependant, si je fais sortir de l'histoire les enseignements qui font 
toute sa valeur, en dehors desquels elle n'a pas de raison d'être. 




6 



TEMPS MOYENS 



Les Tsin. — Grande muraille. — Despolisme. — Ancien commerce. — Révolutions chinoises. — Les Xan. — 
Les trois royaumes. — Division de la Chine. — Les Tan. — Cultes étrangers. — Les cinq dynasties. — Les 
Soun. — Invasion tartare. 



C'est avec la courte dynastie de Tsin, deux siècles et demi environ avant le Christ, 
que s'ouvre la seconde période de l'histoire des Chinois : la féodalité n'est plus ; le 
despotisme commence ; la Chine est conquise ; les pasteurs, devenus menaçants, sont 
contenus ; le Japon est colonisé ; le nom et le commerce du grand empire atteignent 
la lointaine Europe. 

La suzeraineté des Tmcb- n'était plus : sept États indépendants leur disputaient la 
prééminence. Le plus occidental et le plus étendu, celui de Tsin, ayant vaincu les 
TmeK, s'attribua leur rang. Tmao-syah wan fonda une dynastie que les victoires de 
son successeur, Illi xwan-ti , rendirent souveraine. Les autres États furent annexés ; 
leurs princes périrent. La Chine presque entière fut soumise et divisée en trente-six 
provinces ; le pays de Canton , Nan-xaé, apparaît déjà comme tributaire ; Ulyan-yah, 
dans le Ulôn-si, devint la capitale. 

Uli xwah-ti, véritable empereur, vit en face de lui, dans le nord, se dresser les 
lIIyijfi-nK, peuplades de race turque, qui, sous d'autres noms, avant et depuis, me- 
nacèrent la Chine. Contre eux, on avait déjà fortifié des villes, élevé même des rem- 
parts plus étendus et comme retranché des provinces. Uli xwah-ti unit et compléta 
ces travaux; il construisit en quelques années la grande muraille. Bien qu'elle ne soit 
pas partout également élevée, bien qu'elle ne soit pas absolument continue, cet ou- 
vrage prodigieux est unique : on n'oserait lui comparer le mur d'Adrien. De pareils 
travaux veulent et rappellent une antique barbarie. Quoi que les chroniqueurs rap- 
portent, on ne croira jamais que ni cette muraille, ni les pyramides, aient pu se 



44 TEMPS iMOYENS. 

passer de la servitude et d'un profond mépris de la vie humaine. On devra cependant, 
entre ces deux vestiges du passé, distinguer celui qui protégeait un peuple de celui 
qui prétendait seulement garder une poussière royale bientôt reprise par le vent et 
sur laquelle planent à peine des noms douteux. 

On croit que le même empereur envoya au Japon quelques navires et quelques 
soldats, conquérant ainsi cet archipel, sinon absolument à ses armes, tout au moins 
aux idées et aux mœurs de sa nation. La secte des lettrés, gardienne des lois, maî- 
tresse du pouvoir, était devenue insupportable ; un coup d"État eut lieu contre elle : 
lUi xwan-ti la frappa et la dispersa, comme d'autres frappèrent et dispersèrent plus 
tard d'autres corporations, d'autres sociétés, les Templiers par exemple. Les rudes 
Templiers tombèrent comme un chêne; les flexibles lettrés plièrent comme un roseau, 
et, sous une autre dynastie, on les vit reparaître aussi gênants que les jésuites et sans 
l'excuse d'une même vertu. En les dispersant, on brûla leurs livres. Par ce qu'on en 
a retrouvé, on peut juger le tout, et il est permis de croire que l'esprit humain n'a 
pas perdu ce jour-là beaucoup plus qu'il ne perdrait si tous les livres religieux et 
canoniques des musulmans venaient à disparaître. C'est, du reste, assure-t-on, peu 
de temps après que le papier et le pinceau furent inventés. Ces inventions compensent 
amplement la perte de quelques vieilles fables. 

Sur ce sol déblayé et ces cendres, le despotisme s'établit ; et comme sa forme et ses 
détails n'ont pas beaucoup varié, je puis le définir et le décrire dès à présent. 

Les flots de la mer ne séparent point l'Europe de l'Asie ; les Russes ne distinguent 
point ces deux portions d'un même tout, indivis dans leur empire. Ce n'est point la 
géographie, c'est l'histoire qui les oppose l'une à l'autre; elles diffèrent par leurs 
mœurs et leur gouvernement : le Grec audacieux porte l'habit court; le Perse efîé- 
ininé porte l'habit long; le despotisme est la loi de l'Asie; la royauté garde en Europe 
quelque chose de républicain. 

C'est de l'Asie que le despotisme, avec d'autres fléaux, nous est venu. Alexandre 
alla l'y chercher; il en mourut. César l'introduisit à Rome; et quand ce mignon de 
1 Asie fut tombé sous le poignard italien, le despotisme grandit sur son tombeau. Des 
peuples neufs rejetèrent ce joug ou cherchèrent à le rendre moins pesant ; presque 
partout il en resta des traces, et, de siècle en siècle, on vit reparaître le constant pas- 
tiche du gouvernement et de la cour des Césars. 

Au point de vue du ci'imc, l'empire des Césars est presque sans rivaux; le despo- 
tisme, cependant, est plus complet et plus net en Asie : on sent que son berceau, sa 
patrie, son domaine, sont là. 11 y est de plus tellement semblable dans toutes ses 
manifestations et dans tous leurs détails qu'on peut dire que, pour tant de siècles et 
pour tous les empires de l'Asie, il n'y a qu'un seul et même gouvernement. 



DESPOTISME. 45 

Je me suis demandé souvent comment des lois politiques si dures pouvaient être 
acceptées : en y réfléchissant, il m'a paru que la douceur des lois civiles expliquait 
seule la soumission du peuple. L'Asiatique esl maître chez lui : il a gardé la puis- 
sance paternelle ; ce vestige des premiers âges est resté debout en Chine comme à 
Rome. L'Asiatifjue se marie et divorce comme il lui plaît; il va, vient, trafique et prête 
sans rencontrer de loi qui le gêne ; et si ces conditions de la société ne sont pas les 
plus sages ou les plus favorables à tous, elles sont du moins de nature à satisfaire le 
plus ceux c[ui sont les plus forts, ceux dont le mécontentement est seul à redouter. 
On remarque avec surprise, quand on vient à y réfléchir, c^u'il n'est pas de lois plus 
dures que les nôtres, et je parle des lois civiles. Je citerai seulement le mariage irré- 
vocable, décrété par un concile, administrativement réalisé; la conscription, qui pèse 
si rudement sur le pauvre ; l'inscription maritime; la rude discipline et les jugements 
sévères des camps : ces choses composent la lourde armure des légions invincibles ; 
mais quand, sous cette lourde armure, les légions sont prêtes à plier, il faut alléger le 
reste de leur fardeau. 

Le despote chinois ou asiatique, sans égaux, sans pairs, n'a ni ces conseillers sin- 
cères, ni ces fidèles amis que les princes de l'Europe peuvent rencontrer. Les cours 
européennes, à côté de quelques puérilités et de quelques intrigues, présentent une 
certaine grandeur, une auguste simplicité ; ce qui est noble y peut entrer, et ce qui 
est vrai peut s'y dire. En Asie, le palais est une citadelle, parfois à triple enceinte; 
des esclaves y gardent le prince, plus prisonnier qu'eux-mêmes; des femmes, des 
eunuques et des pages l'amusent ou le servent. Cette tourbe imbécile et basse l'occupe 
de ses querelles, le tronqîe et le trahit; elle lui cache son peuple (1), elle l'isole, elle 
se le dispute, elle en fait l'involontaire complice de ses crimes ; parfois elle l'immole, 
elle jette sa tête au peuple révolté, et suit le cortège du vainqueur assez aveugle pour 
lui faire grâce. 

C'est parmi ceux qui l'entourent ou leurs amis, c'est-à-dire parmi ce qu'il y a de 
plus vil, que le prince choisit ses agents. Le pays est au pillage ; et quand les pillards 
enrichis se croient assez puissants, ils se révoltent. La répression est aussi incertaine 
que l'attentat est probable : on a, en conséquence, recours aux moyens préventifs. 
Les princes héritiers du trône sont gardés à vue, très-souvent en prison; c'est ce 

(1) L'empereur sort en litière fermée, et ses satellites font évacuer les rues. Il est arrivé souvent que, pour 
se donner le spectacle du monde, des princes chinois aient fait élever dans leurs jardins des maisonnettes et des 
boutiques, où leurs esclaves feignaient de se visiter, de vendre et d'aclicter, etc. Cela rappelle Trianon : les 
grands aiment à jouer aux petits. Un eunuque couche auprès de l'empereur : dans YEstat de France de Boulaiu- 
villiers, c'est un valet de chambre qui couche près du roi. L'empereur a d'ordinaire sept concubines; celui des 
Turcs a de même sept cadines : tout cela se ressemble partout et toujours. 



46 TEMPS MOYENS. 

qu'on appelle, en Turquie, le kafes, ou la cage. C'est en cage qu'ils apprennent le 
gouvernement des hommes. Les gouverneurs laissent à la cour des otages, soit toute 
leur famille, soit seulement leurs enfants : cette dernière combinaison, adoptée dans 
les contrées de l'Asie dites en progrès, est fort louée en Europe, où on ne se lasse pas 
d'admirer l'esprit éclairé de ces princes qui veulent réunir ainsi dans une école et 
élever à leurs frais les fds de leurs principaux officiers. 

Le prince ne rendant point compte de l'emploi des revenus publics, ces revenus 
s'en ressentent. Les impôts ne se payent aisément et n'atteignent un chiffre élevé que 
là où ils se votent et où le budget se discute. 

Le prince est donc très-pauvre ; le peuple n'en est pas moins pillé : seulement ce 
pillage est un produit intermittent, et que les gouverneurs et les ministres se par- 
tagent. Le prince pauvre n'a qu'une mauvaise armée; la cupidité des chefs en éclaircit 
les rangs, en dévore la solde, en supprime les vivres : l armée est alors impuissante 
ou irritée; elle n'est point l'obstacle, elle est quelquefois l'instrument des révolutions. 

Les agents du prince, les membres de sa famille, peuvent provoquer ces révolu- 
tions; quelquefois, cependant, elles trouvent des chefs plus obscurs. Par tout le 
monde , le despotisme fait éclore les sociétés secrètes ; il redoute toutes les associa- 
tions : les Césars l'ont montré en persécutant le christianisme, et les associations 
naissent sous ses pas pour nier son principe et détruire sa puissance. La Chine, la 
Perse, l'Inde, la Turquie, sont pleines de sociétés secrètes sans programme bien 
arrêté, mais qu'on peut regarder comme communistes. La Turquie fut mise à deux 
doigts de sa perte par la révolte des derviches de Dédé-Sultan ; elle est pleine aujour- 
d'hui de sectaires pareils, et il en est de même de la Chine. 

La liberté seule a le pouvoir de licencier cette armée du désordre. Dès que tout 
peut se dire en public, personne n'ose plus encourir le ridicule de se cacher pour 
parler. Rien n'est pauvre et rien n'est fragile comme ces puissants empires : le pou- 
voir est d'autant moins durable qu'il semble moins limité; les soulèvements, les 
défections, les conspirations de palais, le régicide, rendent courts non-seulement les 
règnes, mais encore la durée des dynasties. Les Césars mouraient sous le glaive; les 
empereurs turcs, sous le lacet; les empereurs chinois se pendent assez souvent, aidés 
par des amis empressés d'en finir et de leur couper la tête. Ils se plaignent alors de la 
trahison des hommes. Erreur! ces hommes ne sont ni plus lâches, ni plus méchants 
qu'eux-mêmes. Ce n'est point d'eux qu'ils meurent, c'est le despotisme qui les tue : 
cette machine redoutable broie les chairs des faibles rois plus encore que la chair 
des peuples. 



Los Perses, puis les Grecs, avaient tenu l'occident de l'Asie. Alexandre s'était 



ANCIEN COMMERCE. 47 

montré jusque sur les frontières actuelles de l'empire chinois ; mais des peuples bar- 
bares c{u"il avait étonnés il n'avait rien appris de la Chine. Entre la Chine et notre 
vieux monde y avait-il eu déjà quelques rapports? On ne saurait le dire. Les traces 
qu'on a cru en trouver en Egypte sont incertaines : tels sont quelques petits vases 
d'une fabrication moderne et communs dans les mers de l'Inde; une pièce d'étoffe 
conservée au Louvre et sur laquelle on pourrait retrouver des caractères chinois, si la 
forme simple de leur dessin ne faisait supposer qu'ils ne sont là qu'un ornement , et 
que leur ressemblance avec des signes étrangers est purement fortuite. Un exemple 
montrera mieux combien il faut se garder de chercher dans de faibles analogies la 
preuve d'un ancien commerce. 
Parmi plusieurs coiffures anciennes, dont l'explication des trois livres de rites nous 




donne l'image, on en remarcjuera une (n" 2) dont la forme est tout égyptienne ; plu- 
sieurs (telles que le n" 1) qui sont purement chinoises, et montrent que la Chine 
n'aurait du moins pas tout emprunté ; quelques-unes, enfin (analogues au n" 3), qui 
présentent une ressemblance frappante avec la toque d'Oxford, qu'en slang oxonien 
on appelle morlar boanl : on y trouve même des appendices qui rappellent le tuft des 
toques aristocratiques. Avec cette coiffure, les grands de la dynastie de Tmeb- por- 
taient de longues et larges robes comme les maîtres et les étudiants anglais. J'engage 
les ethnographes et les philologues, c'est-à-dire ceux qui emploient de si grands mots 
pour cacher le vide de quelque utopie empruntée , à réfléchir sur la part qu'a pu 
prendre Confucius à la création des universités anglaises. 

Mais si rien ne prouve clairement que la Chine ait, avant les Tsin, entretenu des 
rapports avec l'Occident, on n'en doit pas moins reconnaître que ces rapports étaient 
possibles. Les anciens ne nous ont pas dit tout ce qu'ils savaient; nous n'avons qu'une 
faible portion de leurs livres ou de ceux de la Chine ancienne. Il y a plus : il est ordi- 
naire que la connaissance des routes soit d'abord un secret de quelques commerçants 



48 TEMPS MOYENS. 

ou que leur usage soit le monopole d'un peuple. Ceux qui ont exploré le passage au 
nord-ouest de l'Amérique savent que les baleiniers avaient sur ces parages beaucoup 
de notions qu'ils ne se communiquaient point , parce que chacun tirait profit de ce 
qu'il pouvait savoir, et qu'il y avait plus de concurrents que de baleines. Les Partlies 
n'ont rien négligé pour empêcher les Romains de faire directement avec la Chine un 
commerce dont ils étaient les intermédiaires ; et il n'y aurait rien de surprenant à ce 
que, dès les temps les plus reculés, quelques marchands aient traversé ou contourné 
l'Asie. Les Chinois font remonter jusqu'au douzième siècle avant notre ère l'invention 
de la boussole. On peut douter de la date d'une découverte dont ils ont tiré si peu 
de profit; mais les mers qui baignent la Chine et celles qui baignent l'Inde ont les 
mêmes moussons. Pendant une saison, le vent et la mer vont de la Chine à Ceylan et 
en Afrique, et pendant l'autre saison suivent la direction opposée : on pouvait donc 
aller et venir sans grand effort et sans grande science. Il semble, toutefois, que les 
mers chinoises aient enfanté de tout temps beaucoup de pirates. Par terre, les dis- 
tances sont grandes, mais non infranchissables; on les franchit aujourd'hui en quel- 
ques mois. Les caravanes vont en cinq mois du centre de la Chine aux frontières du 
ïurkestan ; elles se servent de chevaux et de chameaux ; les routes no sont tracées 
que par leur passage. Depuis des milliers d'années, aucun progrès n'a été fait dans 
les moyens de transport usités en Asie; la sécurité a pu s'accroître, mais pas peut-être 
de beaucoup. Il y a donc peu de raisons de croire que ce qui se fait aujourd'hui ne se 
soit toujours fait (1). 

La preuve historique de rapports diplomatiques ou commerciaux entre l'Asie et 
l'Europe manque pour une époque très-reculée. Elle a été, pour une époque voisine 
de l'ère chrétienne, recherchée avec une profonde érudition et une remarquable sa- 
gacité par M. Reinaud, qui fixe le début de ces rapports en l'an 3G avant Jésus-Christ, 
à l'époque où Marc Antoine gouvernait l'Egypte, montre qu'elles furent reprises par 
Auguste en l'an 20 avant Jésus-Christ, et qu'elles se maintinrent pendant plusieurs 
siècles. 

D'après M. Reinaud, c'est sous la dynastie des Xan, et assez longtemps après la 
chute des ïsin, que la Chine était devenue accessible aux Européens. Les Chinois, ou 
du moins les habitants de quelque partie de la Chine, étaient connus sous le nom de 
Sèrcs. Vers le milieu du deuxième siècle de notre ère, Ptolémée les appela Sinœ et 
Tliinœ: peut-être ce mot venait-il, comme on le pense, du nom de la dynastie des 

(I) Je fus frappé, en Iravcrsnnt le Caire, de rcnconlrcr un Cliiuois ('labli cii face de la mosquée du sullan 
Hassan comme cafetier, ou plulôl vendeur de llié. Il élail musulman el était venu on ftgypte par terre. Son 
voyage eut-il rencontré beaucoup plus d'obstacles il y a deux mille ans? il me semble cpion ne saurait l'af- 
(inncr. 



RÉVOLUTIONS CHINOISES. 49 
Tsiii. On écrit en arabe Sut, Chine, avec la lettre qui se prononce classique- 
ment ts dans le mot ? isalli, prier, bénir, et qui, probablement, avait jadis cette 

seule prononciation. Je dirai, toutefois, riu'il me paraît oiseux de chercher l'origine 
de la plupart des dénominations ancieinies. Où la certitude fera toujours défaut, il 
reste un vain amusement de l'esprit; et il est certain que si Ton cherchait, un jour à 
venir, dans des ouvrages chinois la trace de Macao, de Hong-kong, et de plus d'une 
autre île, on ne trouverait rien, car ces noms, de forme chinoise, ne sont point ceux 
de ces îles. Que serait-ce s'il s'agissait de Formose, ou de la ville de Victoria qui ne 
manque pas d'homonymes au delà des mers ? 11 y a plus : on peut déclarer que lors- 
qu'un lieu actuel porte le même nom qu'un lieu ancien, la probabilité est en faveur 
d'une coïncidence fortuite, et non d'une identification . Paris est où fut Lutèce, et 
Troyes n'est point ubi Troja fuit. 

Diverses ambassades romaines furent dii'igées sur la Chine : on n en connaît point 
de détails; les Chinois n'en ont pas même gardé le souvenir. Sans doute, elles eurent 
peu d'effet, et, comme des ambassades plus modernes, servirent surtout à exalter 
l'empereur chinois, et à divertir son peuple par le spectacle d'hommes de mœurs 
étranges, fiers sans qu'on sût pourquoi, et promenés, à leur insu, à travers toutes 
sortes d'ignominies. 

Il est seulement intéressant de coiniaître que les Romains tiraient de la Chine beau- 
coup de soie ; que les Parthes avaient accaparé ce commerce, et fabriquaient des tissus 
que les Romains eussent voulu fabiiquer eux-mêmes; qu'enfin, des quantités consi- 
dérables d'argent étaient alors, comme de nos jours, livrées par l'Europe à l'extrême 
Orient en échange de son principal produit. Pline porte à 100 millions de sesterces 
les sommes versées ainsi annuellement dans l'Inde, en Chine, et dans le reste de 
l'Orient. 

Un peu plus de deux siècles avant le Christ, la dynastie de Tsin, affaiblie, fut ren- 
versée par un aventurier du nom de Lyeb-pah, qui fut appelé depuis Kao-tsb-, ou l'il- 
lustre ancêtre, et fonda la célèbre dynastie des Xan. qui, pendant plus de quatre 
siècles, régna sur la Chine. Si la dynastie précédente avait donné à la Chine le nom 
sous lequel l'Europe la connaissait, la dynastie nouvelle donna aux Chinois un nom 
qu'ils se glorifient encore aujourd'hui de porter : la Chine et les Chinois sont depuis 
lors et resteront toujours le pays et le peuple de Xan. 

LyeK-pan n'immola pas lui-même ce qui restait de la race de Tsin : un de ses ri- 
vaux s'en chargea, et ce fut un prétexte à Lyeb-pan de le détruire. Les changements 
de dynastie ont été frécjuents en Chine : on les y regarde comme des événements si 
naturels que l'histoire ne parle que des dynasties disparues, attendant pour parler de 

7 



50 TEMPS MOYENS. 

celle qui règne une chute dont elle-même ne doute pas. Par la longue nomenclature 
des races royales tombées, elle sait qu'elle tombera, comme nous nous savons tous 
mortels par la vue des tombeaux de tant de générations humaines. Dans certains 
pays de mœurs adoucies, il y a entre des familles rivales comme un pacte de clé- 
mence : le vaincjueur épargne le vaincu, parce que, quelle que puisse être la divinité 
de son droit, et malgré le bail éternel qu'il prétend avoir fait, il sait que la fortune a 
d'étranges retours. En Asie, où ces retours sont plus fréquents encore, des mœurs 
plus dures rendent plus terrible la défaite : les princes déchus sont massacrés ; tout 
ce qu'on en découvre même après de longues années est voué à la mort. Ce n'est 
point un châtiment, pas même une vengeance, c'est une précaution consacrée par 
l'usage, un acte régulier dont personne n'est surpris : telle est la logique sans pitié 
de l'Asie barbare. La guerre y revêt de même ce caractère net et brutal qii'elle a par- 
tout eu d'abord, et qu elle n'a guère perdu qu'en Europe. On peut regarder la guerre 
primitive comme fille de la disette : des peuples affamés se ruent les uns sur les 
autres, non pour se dévorer comme les bêtes fauves, mais pour se ravir les uns aux 
autres une insuffisante pitance. Dès que les récoltes ou les champs ont de nouveaux 
maîtres, ceux qui les ont perdus sont des bouches inutiles, et le glaive en fait justice. 
Des tyrans évitent ainsi les révoltes, suites naturelles de leur usurpation ; une pro- 
vince, un royaume sont entièrement dépeuplés, et l'armée ou la nation victorieuse 
vient habiter les demeures de ses victimes. Quekiuefois même ce sont d'autres vaincus 
qu'on y traîne, cjui, dépaysés, pourvus de terres, n'ont plus de patrie à venger, et. 
admis au butin, se classent parmi les vainqueurs. 

11 n'est pas douteux que des peuples entiers n'aient ainsi disparu. Ce ciui s'est 
passé en Amérique est un peu différent : sauf quelcjnes massacres, les peuples se 
sont plutôt étiolés, abâtardis et fondus, qu'ils n'ont été détruits. Des cultivateurs ont 
envahi, dépeuplé de gibier et clos les terrains de chasse. Les chasseurs, poussés de 
prairie en prairie, acculés aux montagnes, auront bientôt disparu, et l'oubli, cette 
seconde mort, plane déjà sur la tombe d'une race qui n'a rien fait dont on ait à se 
souvenir. 

Avec les Xan, on vil reparaître les livres et les lettrés. AYb'-ti, prince guerrier et 
législateur, étendit ses conquêtes sur le nord de la Corée (1), une partie de l'Indo- 
Chine et de l'Inde. Les IlIyKn-nv, qui depuis longtemps déjà assiégeaient l'empire, 
furent, ainsi que d'autres barbares, vaincus et repoussés. Une ambassade chinoise 
alla leur chercher des ennemis jusque dans la Transoxiane. Cet événement, qui ma- 

(1) Eu MO avaiil Josus-Clirisl. L'Iiistoire de ce pays, qui eut ses rois eu 38 avant Jcsus-Cliiibt, ne dalo 
vraiment i|uc de cette époque. 



LES XAN. 51 

nifesta à l'Occident la puissance chinoise, maîtresse déjà de presque toute l'Asie cen- 
trale, mérite d'être noté. 

C'est sous les Xan, vers 65 après Jésus-Christ, que le bouddhisme fut introduit eu 
Chine. 11 ne le fut que beaucoup plus tard au Thibet, en Corée et au Japon. Les Chi- 
nois et les Japonais placent Bouddha au onzième siècle avant notre ère ;?quelques 




Indous et quelques Européens le placent au septième siècle seulement : l'une de ces 
dates aurait pour elle Klaproth, et l'autre Burnouf. Ce bouddhisme bientôt corrompu 
de la Chine passa, comme les superstitions nationales du Tao qui vinrent s'y mêler, 
par des fortunes bien diverses. En Asie, le caprice des princes est ce qui élève ou ren- 
verse les dieux. Tantôt Bouddha fut honoré : on rechercha ses livres, on nourrit ses 



52 TEMPS MOYENS. 

prêtres; des empereurs en revêtirent l'humble habit; la dynastie de Lean eut un 
Charles-Quint sans génie. Tantôt, au contraire. Bouddha fut traité d imposteur; ses 
moines, fainéants et parasites, furent chassés de leurs couvents, contraints de se 
marier, de travailler, de faire la guerre. De cycle en cycle et de règne en règne, ces 
révolutions se renouvelèrent. Les Tao-ssô, inventeurs de Félixir de vie, trouvèrent 
aussi des empereurs crédules et des empereurs sévères ou cruels. Cliaque empereur 



CONCORDANCE CHRONOLOGIQUE 

des trois royaumes 
a l'Eclielle A\m jnilliiuètre par année 



TSIN 



38 



5/ 



eut ses dieux et sa doctrine ; il y en eut probablement même qui furent musulmans 
ou chrétiens. 

Les princes de la dynastie de Xan avaient jeté un grand éclat; mais il en est des 
dynasties comme des hommes : une dynastie ne nail guèi e et ne se développe que par 
deux grands hommes ; elle s'élève, elle vit; puis elle décline, et le vent des révolu- 
lions l'emporte. L'histoire du déclin et de la chute des Xan s'applique au déclin et à 
la chute de loules les dynasties chinoises. Ses principaux traits sont : le règne des 
eunu(jues et des femmes, une prodigalilé folle, des violences criminelles, des supers- 



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54 TEMPS MOYENS. 

tilions honteuses, une bigoterie que les Chinois détestent et la poursuite du grand 
œuvre, la recherche de l'immortalité, rêve insensé dans lequel les Chinois se sont 
toujours complu. De cette pourriture naissent les conspirations, les sociétés secrètes, 
les bandes insurgées et pillardes. C'est sous les coups de bandes de cette nature, de 
celle des bonnets jaunes surtout, que la dynastie des Xan succomba. Plus d'une fois 




Crûffe par Erhaid. 



elle en triompha ; mais elle n'en triomphait pas sans s'affaiblir, cl la lutte ne se ter- 
mina que par la ruine des Xan et de leurs ennemis. 

Les Xan avaient trôné d'abord à Lo-yan, soit à peu près Xo-nan, puis à Tman- 
nfian, soit Si-mian ; ils étaient, vers la lin. revenus à leur première capitale, d'oii on 
les avait appelés Orientaux. Une dernière branche se maintint dans le Sso-tmuen, 



Loû^tnde coraptse du MerKHo:i de [>kin. 



Teà-Xwàn. 



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YTO-Tiuafi 



CARTE DES TROIS ROYAUMES 

de WEY au Nord 
de Wô au Sud Est 
et de SI- LU AO au Sud Ouest 
entre lesquels se divisait la Chine, 

vçTft le 3^ Sijacle noire ère. 



Crave ùitz Erharl. 



Pou5 Iiii-p A B 



56 TEMPS MOYENS. 

tandis que les Wey s'établissaient dans le nord, et que le sud-est de la Chine formait 
le royaume des Wk. Les trois États ainsi constitués luttèrent quelque temps, puis 
furent soumis par un usurpateur du trône de Wey, fondateur d'une dynastie appelée 
Tsin, qui ne doit pas être confondue avec celle dont il a été parlé plus haut. L'exis- 
tence de la dynastie nouvelle fut loin d'être paisible : plusieurs familles, dont c{uel- 
ques-unes tartares, s'emparèrent de diverses portions du territoire. Deux États se 
formèrent bientôt : les Pci-wey, pasteurs de race sian-pi, et quelques autres familles, 
tinrent successivement celui du nord ; celui du sud eut pour maîtres des dynasties de 




Ci avt pai Krhird 



peu de durée, les Sbn, les Tsi, les Lean, les Tiiiin, les Sui. Wen-ti, fondateur de cette 
dernière dynastie, réunit et pacifia la Chine, porta ses armes en Corée, soumit les îles 
Lyeb'-kyeî,', l'Asie moyenne, une partie de l'Inde, tant en deçà qu'au delà du Gange. 
Il voulut diviser le peuple en castes : la Chine, plus une et plus sage que l'Inde, 
repoussa cette utopie. Des révoltes mirent (in à cette dynastie, à laquelle succéda celle 
des Tan, l une des plus fameuses qu'ait eues la Chine. Sous les Tan , presque tous les 
États voisins de la Chine furent conquis, et devinrent fcudataires ou tributaires. Le 
roi de Perse, vaincu par les Arabes, se réfugia en Chine sous la protection de son 




Srave chez Ijr!i<irà 



LES TAN. 57 

suzerain, et ses derniers descendants, un instant soutenus, bientôt abandonnés, 
s'éteignirent dans ce refuge. 



CONCORDANCE CH RO IM OLO GiQUE 

des dynasties de S6^' , TSI et LEAN 

et des (l>Tiastîes contemporaines 




Crwe parErhard. 



On vit , au commencement de cette dynastie , une femme dominer deux règnes et 
posséder enfin l'empire. Elle fut appelée même Tyen-xo, ou reine du Ciel, nom 
réservé de nos jours cà une déesse protectrice des marins. C'est une commune erreur 



58 TEMPS MOYENS. 

de croire que la puissance manque aux femmes chez les peuples polygames : une 
princesse turque a régné sous trois règnes, comme Catherine de Médicis et la reine 



CONCORDANCE CHRONOLOGIQUE 
des djniasties de TIUIN et de SUl 

et fies iynasties contemporaines 



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Grave par Erhartt 



du Ciel. Les femmes ont plus de crédit en Asie qu'en Europe; elles font tout et ne 
paraissent rien faire : je n'ai pas besoin d'ajouter que le gouvernement n'en est pas 
meilleur. Plus lard, la puissance des Tah passa aux mains de leurs eunuques. Peu- 



LES TAN. 59 

clant plusieurs règnes, ces eunuques furent les maîtres de l'empire ; leurs prétendus 
princes furent leurs jouets ou leurs victimes. Ce spectacle n'était pas alors nouveau 



CONCORDANCE CHRONOLOGIQUE 

des dpaslies ie LEi\i\MAîy^,TSK etXi\N 

■poslexitirTS 
et (Les t^asiiîs contemporoises 


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^Yt. Le dc^ul d af/}ace n fiiit instnrccn hauL [ts'ÎMsciilsaiilictt ifes'kMci th-s 
T IIJ Icrpremienf Tr(/iicrcnt cinq ans cl les a lUresnatf^ -Lcsl lU E ï complclmt les 
cinif époques dites: 



et s'est renouvelé depuis ; mais jamais, peut-être, la domination des eunuques ne se 
montra en Chine plus complète et plus nuisible. 




Parj-2 limp A Bry 



CULTES ÉTRANGERS. 61 

En 635, un prêtre nestorien, du nom d'Olopen, sujet romain, fut le premier apôtre 
de la Chine; l'inscription célèbre et très-authentique de Si-nnan îs en porte le témoi- 
gnage. Le christianisme ne parait pas avoir fait alors de grands progrès, bien qu'il 
semble avoir été accueilli avec faveur, adopté même, peut-être, par un des princes 




de la dynastie des Tail, Cette première semence fut détruite quand la Chine proclama, 
en 845, l'abolition des cultes étrangers. 

Des juifs étaient venus sous les Xan, et probablement deux siècles avant Jésus- 
Christ; ils n'avaient point fait, et probablement ne cherchaient point de prosélytes. 

Sous le quatrième prince de la dynastie des Tan, l'islamisme pénétra, avec quel- 
ques auxiliaires turcs, dans le nord et le centre de la Chine. C'est vers le même temps 



INVASION TARTARE. 63 

à peu près qu'il parut dans le sud avec quelques marchands arabes. Il gagna rapi- 
dement du terrain. C'est probablement aujourd'hui encore le seul culte étranger qui 
ait en Chine une importance politique. 

C'est sous le sixième empereur Tan, au Imitième siècle de notre ère, que fut fondée 
l'Académie des Xan-lin : composée d'abord de quarante savants, elle en compte 
aujourd'hui deux cents de divers degrés. 

Les Thibétains, un instant très-redoutables, les Arabes, les Rhitans, furent con- 
tenus et contraints à traiter. La Chine reçut les ambassadeurs du khalife Aroun-er- 
Rachid; mais peu à peu des dissensions intestines, des trahisons, des soulèvements, 
ébranlèrent et renversèrent les Tan. L'empire eut alors pour maiti-es cinq familles, 
qui, en peu d'années, s'arrachèrent l'une à l'autre l'empire en se parant du nom de 
dynasties illustres et éteintes. C'est sous l'une d'elles (les Tan postérieurs) que l'on 
place l'invention de l'imprimerie chinoise, c'est-à-dire de la gravure sur bois des 
caractères. A ces cinq familles succéda la dynastie quelque temps puissante des Sbn. 

Les Turcs sortis de l'Altaï étaient devenus menaçants; ils avaient été retenus loin 
de la Chine par leurs campagnes contre la Perse et l'Inde. Lorsque les Seldjoucides 
eurent conquis la première de ces contrées et le nord de la seconde, leur chef, Alp- 
Arslan, songea à s'emparer de la Chine : il eût possédé alors à peu près toute l'Asie. 
Sa mort arrêta ce grand dessein; mais, en 907, d'autres barbares, les Khitans ou 
Lyeb", de race tongouse, envahissaient le nord de l'empire, et plaçaient à Lyeb-yan 
d'abord, à Yen (Pékin) ensuite, la capitale d'un État fort étendu vers l'ouest et vers 
le nord. Les Skû appelèrent contre eux d'autres Tongouses, les Ju-tinin, qui les chas- 
sèrent, mais gardèrent leur conquête et ne tardèrent pas à l'étendre. Un empereur 
SKU fut leur prisonnier et mourut au fond de leurs déserts. Ils fondèrent un immense 
empire, composé de l'Asie barbare et de la Chine septentrionale : cet empire, dit de 
Kin ou d'or, dura de 1115 à 123i, les S>;n continuant à tenir le midi de la Chine. 
Soudain, sous leur grand khan Genghis, les Mongous, inconnus ou dédaignés jus- 
qu'alors, se révélèrent, et du premier coup s'élevèrent à la domination de l'Asie. 
Sous leur choc terrible, les Kin d'abord, et bientôt les Sbn, disparurent, laissant la 
Chine entière aux mains de Khoubilai , fds de Genghis et fondateur de la dynastie 
de Yuen. 




I 

I 




Il 



TEMPS MODERNES 



Marco-Polo. — Les Yuen. — Les Miii. — Les Portugais. — Le Japon. — Les Espagnols. — Malteo Ricci. — 
Guerre japonaise. — Les Hollandais. — Les Tsiiî. — Les Mantclious. — Conquête du Sud. — Les pirates. — 
Les chrétiens. — Émigrations. — Constitution des Tsin. — Cluni-tciii. — Kafi-chi. — Travaux des jésuites. 

— Ruine des missions. — Guerre des Éleuts. — Kyen-loun. — Les Myao-tsù. — Tao-kwaù. — Les Anglais. 

— Guerre de 1840. — Chyen-foù. — Les Tai-pifi. — Toufi-ciio. 



Les croisades avaient porté l'Europe sur les confins de l'empire mongou. L'Europe 
savait qu il existait, en Asie, un peuple immense, encore barbare, encore neuf, et 
dont le christianisme pouvait s'emparer, une puissance capable d'écraser l'islamisme, 
ou tout au moins de le contenir. Les princes chrétiens cherchèrent donc à se lier 
avec les chefs mongous. L'ignorance et l'orgueil des uns et des autres, les distances, 
la victoire musulmane, s'opposèrent au succès, ou firent perdre le fruit de ces né- 
gociations. Une petite république, rejeton de la vieille Rome, Venise, faisait alors le 
commerce de l'Asie et de l'Europe ; les routes de la mer Rouge et du golfe Persique 
lui étaient bien connues : elle cherchait cependant, en suivant de vieux vestiges, un 
chemin plus direct vers les régions orientales. En 1255, deux gentilshommes de 
Venise, marchands à Constantinople, les frères Polo, menèrent à bien cette aventure. 
Ils furent reçus près des frontières chinoises par le chef des Mongous, qui les ren- 
voya chargés de présents, et leur demanda de lui ramener des prêtres. L Europe, 
qu'ils avaient tant servie, dédaigna leur service. Les nouveaux mages trouvèrent 
vacant le siège pontifical qu'ils venaient saluer : le pape enfin choisi leur confia deux 
moines; mais ces moines, moins ardents pour le triomphe de Dieu que les mar- 
chands pour la poursuite de la fortune, vaincus par la fatigue et la crainte, aban- 
donnèrent une des plus grandes entreprises que la milice chrétienne eût jamais 
tentées. Ce n'est pas à dire que le succès de cette entreprise fût certain. Ce n'est 
peut-être pas le Dieu unic[ue, mais un dieu de plus que Khoubilai voulait connaître. 

9 



66 TEMPS MODERNES. 

On le vit plus tard rendre hommage à trois cultes bien différents, dans le singulier 
espoir d'être exaucé par celui qui serait le plus puissant ou le seul puissant, de 
Jésus, de Mohammed ou de Bouddha. Les Mongous étaient même plus disposés au 
lamaïsme qu à d'autres cultes : les Yuen traitèrent avec une extrême faveur les lamas. 
Le Grand Lama vint visiter l'un de ces princes et en fut reçu avec les plus grands 
honneurs. 

Mais les Polo menaient en Chine leur neveu Marco, encore presque enfant. En 
1275, ils le présentaient à Klioubilai. « Sire, disait son père, il est mon filz et uostre 
» homme. — Bien soit-il venu, dit le seigneur. » Et bien venu il fut en effet ce noble 
enfant de Venise, devenu soudain le serviteur, l'ami, le frère de sang d'un peuple 
asiatique. Les gouvernements absolus, durs aux nations qu'ils régissent, exclusifs à 
l égard des nations étrangères qui pourraient devenir un exemple, accueillent habi- 
tuellement bien les étrangers isolés, voyageurs ou suppliants. Les despotes aiment 
à s'en entourer; ils trouvent un gage de sécurité de plus dans l'impopularité qui 
peut atteindre ces hôtes, et les contraint à se serrer de plus en plus autour du 
trône qui les protège. Marco-Polo, admis à la confiance du prince, fut son ambas- 
sadeur dans le Nnan-nan, gouverna une de ses provinces (Yan-tmeb-), le suivit et 
le servit à la guerre. Les Chinois savaient élever de hautes murailles et s'y étaient 
jusqu'alors trouvés en sûreté, tant l art des sièges leur était inconnu. Des musul- 
mans attachés à la fortune des Mongous avaient fabriqué (quelques machines: Marco- 
Polo y ajouta et dota la Chine de cette artillerie, antérieure à l invention de la poudre, 
que les Grecs et le moyen âge avaient perfectionnée. 

Peut-être y eut-il dès lors en Chine des canons, au moins de bois, cerclés de cuir et 
de cordes. Ce cjui en ferait douter, c'est r]ue les Européens venus plus tard ne trou- 
vèrent de véritable artillerie que là où les Arabes s'étaient établis ou avaient passé. 
Si l invention de la poudre est ancienne en Chine, c'est de la poudre fusante qu'on 
peut seulement le dire. Les fusées, appelées tlèches de feu en chinois, en sanscrit et 
dans d'autres idiomes, employées par le Bas-Empire et reprises de nos jours, sont une 
des plus vieilles armes de l'Asie ; mais je crois que la poudre explosive et le canon 
appartiennent à l Europe : c'est l'Europe, en tout cas. qui a su en faire le plus terrible 
et le plus criminel usage. 

Marco-Polo regagna sa pairie par la mer des Indes et i»ai' la Perse ; il conduisait à 
la cour de Perse une princesse de la maison de Klioubilai. 11 avait passé en Chine 
dix-sept années et revenait patriote. Montant une galère contre les Génois, il fut pris: 
et c'est à Gênes, prisonnier comme tant de héros, qu'il dicta son livre. 11 le dicta en 
français, langue \u\u moins élégante en ce temps qu'aujourd'hui, plus répandue 
même peut-être, car les nobles anglais n cn savaient point d'autre, et le gentilhomme 



LES YLEN. 67 

vénitien crut devoir la parler au monde des gentilshommes, des soldats et des com- 
merçants de toute l'Europe. 

Le monde savant s'est fort occupé de ce livre souvent défiguré, jusqu'ici difficile à 
entendre. M. Pautliier en a fait une longue et consciencieuse étude ; les fragments 
qui en ont paru portent une vive lumière sur la grande figure du Vénitien : le vrai 
Marco-Polo va sortir enfin de la tombe. Peut-être en ai-je parlé trop longuement ici ; , 
mais, il faut le reconnaître, son nom doit tenir plus de place dans l'histoire de la 
Chine que n'en pourraient tenir ceux de vingt empereurs. Marco-Polo nous révéla 
cet autre monde C{ue notre commerce a conquis et que notre civilisation pénètre. 
C'est à sa voix que Colomb s'est levé : le Vénitien avait nommé le Japon ; le Génois 
le chercha, et trouva l'Amérique. Tout ce qui est vraiment grand est simple et paraît 
petit. C'est d'un contact inaperçu que jaillit la plus éclatante lumière. Ceux que le 
vulgaire admire peuvent saccager des villes et massacrer des hommes, accroître le 
nombre de leurs esclaves ou faire un désert de leurs États; quelques siècles encore, 
et leurs noms seront perdus; d'autres auront grandi, noms d'ouvriers, de paysans 
et d'écrivains, qui auront inventé un outil, planté quelque arbre ou fait vivre une 
idée. 

La dynastie des Yuen dura moins d'un siècle ; mais ce court espace fut marciué par 
de grandes choses : par d'anciens canaux naturels et le lit de quelques rivières, un 
canal fut ouvert, qui mettait en rapport la Chine du nord et la capitale de l'empire 
(qui est le Pékin d'aujourd'hui) avec les riches contrées de la Chine moyenne et les 
embouchures du Yan-tsô kyan. Ce canal, qui supprimait les risques de la mer, s'est 
envasé de nos jours; car la nature, comme les hommes, ne veut obéir ciu'à des maî- 
tres puissants. 

Le désert était soumis ou allié ; les nations de l'Asie apprenaient les chemins de la 
Chine, qui se remplissait de musulmans; les lettres étaient florissantes : Bazin, par ses 
travaux, nous a mis tous à même d'en juger ; et, en parlant de cette époque, on a vrai- 
ment le droit de l'appeler, comme lui, le siècle des Yuen : nous disons ainsi le siècle 
de Louis XIV. 

Mais le nom Tartare était odieux au peuple des Sku ; l'empire était miné par d'in- 
fimes mais innombrables conspirateurs : il suffit d'un aventurier plus audacieux 
pour soulever toute la Chine et rejeter dans leurs prairies les Yuen, dont les derniers 
rejetons allèrent régner et s'éteindre à Kara-Korum. 

Timour, le plus simple, le plus doux (1) et le plus terrible des exterminateurs, venait 



(1) Il était doux et équitable comme Titus, /es délices du ijenre humain, qui fil périr viin^l mille juifs dans le 
Colisée, et se repentit en mourant d'avoir eu des rapports criminels avec sa belle-sœur! 



68 TEMPS MODERNES. 

de parcourir presque toute l'Asie, marquant son passage par des fleuves de sang et 
des montagnes de têtes. Comme Alp-Arslan, il rêva la conquête de la Chine; comme 
Alp-Arslan, il périt au moment de l'accomplir, et une dynastie chinoise s'établit, 
fondée par l'aventurier vainqueur. Le nouvel empereur prit le nom de Xî>h-AVb-, et 
donna à sa dynastie celui de Min : il porta ses armes en Corée, dans l'Indo-Chine, et 
contint les Tartares, que ses successeurs soumirent à peu près. Pendant de longues 
années, il n y eut plus de ce côté que de petites guerres. La vie des dynasties chinoises 
se passe à conquérir le désert ; celle des tribus du désert, à préparer la conquête de la 
Chine. Quand ces tribus s'unissent, la Chine est perdue ; la Chine les divise donc et les 
surveille. Les premiers Min avaient leur capitale à Nankin ; X^îh-wb- avait divisé l'em- 
pire en principautés : la guerre en sortit. Son successeur vaincu se fit bonze, comme 
nos premiers rois se faisaient moines; il eut, comme eux, la tête rasée, et la phipart 
de ses officiers et des gouverneurs se tuèrent : trait fréquent en Chine, et qui prouve 
peut-être la crainte d'une mort plus dure, plus encore que le dévouement. Le vainqueur 
refit de Pékin la capitale : c'était déjà la sienne ; mais qu'il l'ait ou non compris, c'est 
là que la capitale devait être, pour que. par sa majesté et par ses forces, l'empire 
pût dominer les Tartares. 

La Cochinchine fut l'objet fréquent des entreprises militaires des Mifi : ces entre- 
prises furent ruineuses et impopulaires. La Cochinchine est un tout distinct . qui ne 
peut être réuni à la Chine que par les liens d une civilisation commune et le tribut 
d'une sujétion respectueuse et presque entièrement volontaire. 

Le bétail tartare était, aux marchés des frontières, frappé de droits variables comme 
le caprice, et que la cupidité grossissait toujours :1a guerre sortit d'un bureau de 
douane; un empereur vaincu fut prisonnier d'un chef mongou, et celui qui prit sa 
place ne se pressa point de payer sa rançon. 

L'empire des Min s'étendait cependant toujours; des iles lointaines s'y rattachaient. 
Les Arabes avaient depuis longtemps paru sur les côtes de la Chine ; Kanfou (proba- 
blement Kan-pb), puis Canton et d'autres points, s'étaient ouverts à leur commerce. 
Ils avaient paru dans les iles, et bientôt, en présence des Chinois moins nombreux, 
ils y avaient acquis cette suprématie que leur supériorité militaire et l'audace de leur 
fanatisme devaient leur donner. A l'appel de Marco-Polo, l'Europe chrétienne allait 
enfin paraître. Guidées par Colomb, Cama, Albuquerque, .Magellan, Cortez et Pizarre. 
deux petites nations perdues au bout de l'Europe allaient envahir le vaste monde: 
par l'orient et ])ar l'occident, atteindre à la fois la (^hine. re(iuérii' d'un |)ontil'e héi i- 
lier de l'orgueil romain le partage de toutes les terres et de tous les esclaves qu'elles 
verraient ii;iilre. 

.l;uii;iis l:i gr.iiidcin' de notre race ne se révéla dans de plus fortes luttes et n'obtint 




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LES FOUTIGAIS. 69 

de plus éclatants triomphes. De la hauteur où les héros du seizième siècle nous avaient 
fait monter, nous n'avons longtemps su que descendre. Leur gloire, cependant, est 
presque oubliée , parce que leur héritage est comme sorti de leur maison pour passer 
à des parents jaloux : aux Hollandais, aux Français, aux Anglais, à leurs frères amé- 
ricains, grands en leur temps, grands aujourd'hui par le commerce et par la guerre, 
mais qui ne sauraient trouver dans leur passé rien d'égal à ce que firent ces Espagnols 
et ces Portugais si déchus aujourd'hui. 

Le Portugal et l'Espagne d'abord, la Hollande et l'Angleterre plus tard, enfin 
l'Amérirpe et quelque peu nous-mêmes, tel est l'ordre dans lequel ceux de notre 
race ont conquis le commerce de l'extrême Orient; et de cette succession, qui n'est 
pas fortuite, une grande leçon surgit : les Portugais et les Espagnols sortaient vain- 
queurs d'une lutte séculaire pour la patrie et pour la foi; leurs républiques étaient 
farouches encore comme la louve du dieu Mars; on n'y trouvait point de serfs; 
l'orgueil des nobles ne s'y faisait sentir qu'aux rois. Confesseurs de la foi, patriotes 
et soldats, comme les Romains de Scipion, ces peuples devaient se répandre au loin 
et trouver de nouveaux triomphes. Mais de la victoire et de la paix, de la conquête 
et de l'opulence, on vit sortir le despotisme et l'inquisition; les armées parurent 
d'abord plus fortes et l'État plus puissant: les hommes d'action ne regrettèrent pas 
la liberté de penser. Bientôt cependant tout déclina : esprit public, esprit militaire, 
esprit religieux; l'Espagne et le Portugal tondjèrent tandis que s'élevaient la libre 
Hollande, rAngleterrc affrancliie des Stuarts. les États-Unis enlin débarrassés de la 
tutelle anglaise. 

Les Portugais devancèrent en Chine toute l'Europe : en 1516 Perestrello, en 1517 
Perez de Andrada, envoyés par Albuquerque, parurent à Canton. Établis d'abord à 
Nih-po, les Portugais en furent expulsés en 1545. Simon de Andrada prit San-man 
et y éleva un fort; il en fut chassé. Mendez Pinto et quelques pirates écumèrent les 
côtes, furent pris, jugés à Nankin, rejugés à Pékin, transportés, déliviés. errèrent 
de nouveau sur les mers, pillant, découvrant, traitant et traversant toute sorte 
d'aventures. Thomas Pirez fut, en 15:20, le premier ambassadeur; mal reçu à Pékin, 
plus maltraité au retour, on croit qu'il périt à Canton de la main des Chinois (1). 

En la troisième année de Kya-tsin, c'est-à-dire en 1525, il l'ut permis aux Portu- 
gais de prendre terre à Nhao-mon ou Nnao-iuan, appelée par eux Macao. En 1537 
on les y trouve établis, mais non chez eux, car ils payaient tribut et un agent 



(\) D'après un récil tlii leinps, il aurail été iiilenié eu Cliiue et aurait épousé et converti une Chinoise. 
Rémusat a eu tort d'accepter ce conte, aussi fréquent dans les livres espagnols et portugais de ce temps que 
la fiction des oncles d'Amérique dans le théâtre et le roman modernes. 



70 TEMPS MODERNES. 

subalterne qualirié de tso-taù les surveillait. Macao fut d'ailleurs également ouverte 
aux Espagnols et ne cessa pas d'être une terre chinoise. 

Les Portugais d'Albuquerque étaient de rudes soldats, d'audacieux navigateurs; 
mais ce qui par-dessus tout les distinguait, c'était la sombre exaltation de leur foi, 
qui, longtemps assiégée par l'islamisme, était devenue pour eux une seconde patrie. 
Il semblait qu'ils fussent engagés dans une croisade nouvelle: soldats, marins et 
marchands n'avaient pas moins d'ardeur religieuse que le prêtre. Ils avaient sans 
doute les mœurs violentes et les instincts pillards do leur temps et de leur habit ; 
les Chinois cependant furent frappés de leur bonne foi : sans doute la foi européeime 
est supérieure à la foi asiatique; le commerce enseigne la probité; toute société qui 
se fonde en confesse d'abord les lois : Rome jadis, San-Francisco de nos jours, ont 
fait comme Macao. 

En 1542, les Portugais avaient pai u au Japon et s'étaient mis en rapport avec le 
prince de Satsuma, possesseur d une portion notable de l'Ile de Kyusyu, la plus 
méridionale des grandes îles japonaises. C'est sur ses terres, à Kagosima, que Fran- 
çois-Xavier débarqua en 1549; mais ainsi ciue les marchands portugais, il se fixa 
bientôt après à Firando, sur le territoire d'un autre prince. 

La religion, le commerce, la conquête même, ces choses cju'on a vues depuis et 
dans les mêmes régions si souvent séparées, se donnaient alors la main. Les mis- 
sionnaires eurent bientôt leur part dans les échanges de Macao et du Japon (1); le 
comptoir était pieux et faisait à l'église pauvre une part sufiisante à la faire subsister. 
Xavier mourut en 1551, comme il regagnait la Chine, qu'il brûlait d'ouvrir à Jésus- 
Christ. 11 n'avait, au Japon, pu voir I cmpcreur ni le siogoun, mais il avait obtenu 
des conversions nombreuses; et en l'année même de sa mort, le christianisme était 
prêché à Myako, le siogoun se déclarait ami des chrétiens, des princes recevaient 
le baptême. Enfin, après quelques dilTicultés et quelques épreuves légères, en 1570 
le Japon comptait soixante-dix églises et trente mille fidèles. En 1583, les princes 
chrétiens d'Arima, Omura et Bungo, envoyaient des ambassadeurs à Philippe II et 
au pape, dont ils se déclaraient vassaux. Ainsi une religion nouvelle s'emparait du 
Japon, et le Japon, malgré son apparence théocratique, était loin de réagir contre 
elle. Le culte de l'État, purement traditionnel, ne s'accompagnait point de dogmes 
bien arrêtés; sa tolérance était en conséquence égale à celle des religions de l'an- 
liquité. En 805 de notre ère, un empereur pontife avait été jusqu'à meubler d'idoles 
hdiiddhKpies tous ses temples. L'ancien culte et ce culte nouveau s'étaient mêlés 



(I) Hlle (Hiiit (l';il)oid de ."iO balles; elle fut plus tanl de 80 balles de soie sur I (iOO. Plus tard , l'Église du 
.lapon a( (|iiil (rimiiieiises richesses : sa discipline déclina : elle devint suspecte et se perdit. 



LE JAPON. '^^-^ ■ 71 

et confondus plus qu'ils ne l'avaient fait en Chine. Une place restait encore ouverte 
à tous les dieux étrangers, et le christianisme, rapidement propagé, semblait devoir 
bientôt remporter un triomphe complet, remplir seul tous les temples et substituer 
sa puissance au pontificat japonais comme au pontihcal césarien. 

Un certain mouvement d'échanges avait existé de tout temps entre la Chine et le 
Japon : la Chine livrait surtout de la soie; le Japon donnait surtout de l'argent. Mais 
ces relations entre deux Etats despotiques, exclusifs, barbares, étaient mal garanties 
et presque toujours irrégulières. Des pirates japonais s'étaient établis, dès le début 
de la dynastie des Min, sous Xbh-WK, sur File de Tsbn-min; ils avaient, en se sou- 
mettant à un tribut, obtenu qu'on les y laissât, et longtemps ils avaient possédé le 
monopole du commerce avec leur ancienne patrie. En 1539, une ambassade japonaise 
s'était présentée àNin-po; l'insolence des oiTiciers de la douane avait amené une 
lutte à la suite de laquelle il avait été convenu que trois navires japonais seraient 
admis en Chine chaque année. Une contrebande considérable se fit alors par Chu- 
san; le siogoun, peut-être le daïri, y envoyait des navires. 

Dans les derniers temps, le commerce licite ou illicite de la Chine était surtout 
aux mains du prince de Satsuma, et se faisait en grande partie par les îles de 
Lycb-kyeb-, qui lui appartenaient et que visitaient les navires chinois. Ce prince très- 
puissant, dont les revenus dépassaient treize millions, avait accueilli favorablement les 
Portugais, espérant en faire les intermédiaires de ses échanges; il les vit avec peine 
s'établir à Firando, et lorsque, en 1565, ils quittèrent ce second point pour Omura, 
le prince de Firando en éprouva une vive irritation. Plutarque, dans la Vie de Thémis- 
tocle, nous montre les trente tyrans opposés au commerce, qu'ils regardaient comme 
amenant la démocratie. Ce sentiment existe sans doute aujourd'hui chez plus d un 
oligarque japonais, mais il est combattu par l'appât des prolits que nos relations 
assurent; et quand ces relations commencèrent, loin de repousser les Européens, les 
Japonais cherchaient à les attirer : leurs chefs les appelaient tous, chacun d eux 
cherchait à les fixer près de lui et à se les associer pour monopoliser le commerce 
de la Chine. Ce commerce, dégagé de ses risques principaux par l'intervention euro- 
péenne, était considérable. 11 serait difficile d'en déterminer le chiffre : on sait 
toutefois c|ue Macao expédiait habituellement au Japon 1 GOO balles de soie chac^ue 
année, et qu'elle en reçut, en 1640, de l argent pour une valeur de quatre millions 
d'écus ou douze millions de livres. A cette dernière époque, Macao recevait, par 
Manille, un million d'écus au plus de provenance mexicaine, et expédiait sur Manille 
pour l'Amérique et sur l'Europe divers produits chinois et japonais. 

Le Portugal avait ouvert les routes de la Chine; l'Espagne le suivit de près. Elle 
était alors la seconde patrie des héros : le Portugais Magalhaes, soldat d Albuquerque. 



12 TEMPS MODERNES. 

mécontent de son roi. y vint, comme le Génois Colomb, demander des navires. Par 
Serrano il connaissait les Moluques : il offrit à Charles-Quint de s'y rendre en tour- 
nant l Amérique; son offre fut accueillie. De tels chefs ne trouvent guère des com- 
pagnons dignes d'eux : abandonné des uns, insulté des autres, Magalhaes dut, 
conime Colomb, vaincre non-seulement la nature, mais encore la redoutable lâcheté 
des hommes. En 1520 il franchit le détroit qui porte son nom, traversa le Pacifique, 
et, manquant les Moluques, atteignit d'abord Zebu, Tune des îles que l'on a plus tard 
appelées Philippines. Là, comme aux Moluques, comme à Formose, comme partout 
dans ces mers, les musulmans avaient devancé l'Europe, et leur règne commençait où 
cessait celui de la Chine. Magalhaes baptisa, annexa, guerroya et fut tué. L'un de 
ses lieutenants, Cano, rapporta en 1522 ses découvertes à l'Espagne, en passant par 
le cap de Bonne-Espérance. Si tous les navires à peu près qui visitent l'Australie 
doublent aujourd'hui les deux continents, c'est que des héros ont ouvert cette route 
au vulgaire. Cano fut le premier circumnavigateur, et sur ses armoiries, autour d'un 
globe, il put écrire avec orgueil : Primus circumdcdil me. 

De nouvelles expéditions se firent, éprouvées par les naufrages et les épidémies, 
combattues par les Portugais, repoussées, trahies, et par l'effort d'une indomptable 
vertu militaire enfin couronnées de succès. Cortez était entré au Mexique en 1519, 
Pizarre au Pérou en 152i. Le .Mexique conquis devenait une base nouvelle des opé- 
rations militaires, l'entrepôt ou le marché du commerce espagnol dans le Pacifique. 
C'est envoyé par l'Espagne, mais aidé par le Mexique, (]ue Legaspi conquit l ile de 
Luçon, vue en 1521, et y fonda en 1571 la ville de Manille (1). La Chine avait été 
maîtresse de Luçon, que ses émigrants lui avaient donnée ; elle l'avait perdue sous 
l'effort peut-être des musulmans : je ne parle, bien entendu, ici, que des côtes et des 
ports; le reste était et est encore, comme à Bornéo, comme à Formose, occupé par des 
peuplades à demi sauvages. Les Espagnols ayant sauvé à Mindoro des naufragés 
chinois, des relations s'établirent avec la Chine. Manille recevait l'argent du Mexique, 
y expédiait des épices et cherchait à s'entremettre dans le commerce de la Chine avec 
le Japon. Macao avait introduit au Japon des jésuites; Manille y amena d'autres 
religieux : on distinguait parmi eux ces dominicains célèbres par leurs bûchers, 
et qui ont fait en Asie plus de mal à l'Église qu'ils n'en avaient pu en Europe faire 
à ses ennemis. Les deux villes marchandes et les deux missions furent toujours 
rivales; l union des deux couronnes d'Espagne et de Portugal, en 1G80, n'arrêta 

(t) L'Histoire dos .Miil rncorite que les I-:s|i;iunols se firent céder, ;i LiK^on , le terrain ([ue pourrait enserrer 
une peau de bœuf, et (|u'iis ronpèrcnt cette iienii en minces lanières. Ce conte cartliaginois, réédité en Asie où 
les jésuites l avaient sans doute porté, montre ce ([ne valent les traditions de la plupart des peuples. 



. MATTEO RICCI. 73 

point leurs dissensions : elles ne cessèrent de se combattre que quand le Japon les eut 
cliassées du champ de bataille. 

Les jésuites, ces rameurs par excellence de la barque de saint Pierre, avaient 
paru à Macao en 1565. Ils eurent d abord, en Chine, peu de succès : Ah! rocher, 
rocher! s'écriait leur supérieur Valignan en montrant, des hauteurs de Macao, les 
côtes de la Chine; quand f ouvriras-tu, rocher? Le Moïse de ce rocher fut Matteo Ricci : 
il gagna la province de Canton, alin d'apprendre le chinois; il se mêla aux moines 
bouddhistes, puis il prit l'habit plus estimé des lettrés. Aidé de quelques autres 
jésuites, il fonda des chrétientés, bientôt florissantes, à lllao-kin et à Nan-kin. On 
voit encore, près de Chang-ha'i, le tombeau d'un des néophytes de ce temps, Paul 
Syu, natif de ce district, et qui devint premier ministre. Reaucoup d'hommes instruits 
et distingués suivirent l'exemple de Syu. Soutenu par eux, Ricci pénétra en 1601 à 
Pékin. Un jeune empereur auquel il apportait une horloge ou une montre à sonnerie 
le reçut avec faveur. Depuis longtemps les seuls calculateurs et les seuls astronomes 
de l'empire étaient des musulmans; le soleil et le temps se refusaient à leur calcul : 
les jésuites en furent chargés; leur science et leur discrétion leur valurent bientôt 
l'estime et la confiance du gouvernement. Leur abnégation, l'ardeur de leur foi, sont 
faites pour surprendre un siècle aussi sceptique que le nôtre. Semedo, confesseur de 
l'Évangile, ayant regagné l'Eui'ope pour y recruter des prêtres, reçut de Portugal et 
d'Espagne des demandes sans nond)re : plusieuis postulants du martyre avaient 
écrit et signé de leur sang des lettres qui devaient paraître un engagement de mort. 
Qu'on accepte ou rejette des doctrines, ces choses n'en restent pas moins grandes dans 
leur étrangeté, et tant que l'épicurisme restera sans martyrs et le stoïcisme sans sœurs 
de charité, le christianisme pourra défier leurs jugements. 

Ricci, aux yeux d'un pul)lic léger et superficiel, n'est qu'un enfant perdu de l'Église 
prêchant un christianisme étroit ou relâché devant un peuple indifférent. D'autres 
prêtres l'avaient précédé; il fut suivi par d'autres dont l'action religieuse ou l'in- 
fiuence politique furent plus grandes : ainsi Colomb fut précédé en Amérique , et 
d'autres étendirent le cercle de ses découvertes; Colomb, cependant, brillera seul 
dans l'histoire, défiant la vile impiété qui poursuit sa grandeur jusqu'après sa mort. 
Ainsi vivra Ricci • l'entrée inaperçue de ce missionnaire en Chine est le plus grand 
fait peut-être de l'histoire de ce pays. Des pasteurs l'avaient plus d'une fois conquis 
et perdu ; des rois s'y étaient succédé , des dynasties s'y étaient l'une l'autre préci- 
pitées dans l'abîme: c'est là le corps, l'apparence, la forme de l'histoire; mais son 
âme, sa pensée, sa vie, n'avaient pas ainsi changé. Le passé vivait toujours; Confu- 
cius régnait seul; il n'y avait pas de science, mais seulement une tradition de jour en 
jour plus obscure, de jour en jour plus menteuse. C'est alors que Ricci parut, appor- 

10 



74 TEMPS MODERNES. 

tant avec lui nos connaissances mathématiques, notre exacte notion de la forme de la 
terre et de la figure de ses royaumes. Le germe était petit, mais tout en devait sortir. 
Avec Euclide entrèrent nos sûres méthodes ; avec nos cartes, la prophétie de la Chine 
renouvelée. A partir de ce jour, la Chine fut en travail : l'esprit de l'Europe se glissa 
dans ses livres ; on vit paraître une plus saine critique ; la pensée devint plus libre 
en devenant plus active : tout, en Chine, ciiangea. 

Précédée par la science, marchait la religion. Ricci vit un peuple courbé dans 
l'ignorance devant un Dieu vaguement entrevu, devant les sages dont il tenait ses 
lois: honorant ses aïeux et se prosternant devant de vaines idoles. Ricci écarta les 
idoles, et, ne voyant dans le reste rien d'impie, rien que le Christ lui parût con- 
damner, rien que notre Église n'ait admis à Rome quand elle y triompha, rien qu'elle 
li ait admis jusqu'ici , il honora Confucius comme le moyen âge honorait Aristote, 
avec cette différence que les mœurs des peuples mettent dans certaines formes ; il 
admit le culte respectueux des ancêtres. Ces concessions valurent au christianisme 
un accueil favorable, et bientôt le droit de cité. Cette foi tolérante, compatissante 
à la faiblesse humaine et lui tendant la main pour relever l'homme par degrés, fut 
plus tard appelée, en Chine, la religion de Ricci, par opposition à des prétentions 
exclusives et violentes qui firent exclure avec violence ceux qui les produisaient. 

Ricci mourut à Pékin : les jésuites obtinrent de l'empereur un terrain pour la sépul- 
ture de Ricci et de ses émules. Leurs tombes, toujours respectées, s'y voient encore. 

A l'Italien Ricci succéda l'Allemand Adam Schall. Les jésuites français, qui jetèrent 
un si grand éclat, ne parurent que plus tard. Les chrétientés se multipliaient, mais 
un zèle excessif les compromettait incessamment. Le crédit des missionnaires excitait 
l'envie; les politiques ne pouvaient croire que ces hommes habiles songeassent seu- 
lement à servir un Dieu crucifié : ils les accusèrent d'affiliation à la société secrète 
du Nénuphar. Il y eut des querelles, des émeutes, des poursuites. En 1615 et 1616, 
les missionnaires furent bannis. Ils se cachèrent, puis reparurent. Leurs progrès 
furent ralentis; leur influence sur les populations devint à peu près nulle. Jusqu'à 
la fin de la dynastie des Min ils jouirent de peu de faveur, et l'on peut dire qu'ils 
rendirent à l État plus de services et montrèrent à ses princes plus de fidélité qu'ils 
ne leur en devaient. 

Les Japonais avaient eu à se plaindre, à Chusan, des Chinois. Leur roi, dit une 
relation, n'avait pu se faire payer quelques marchandises. Les Japonais firent la 
guerre. Le Kyah-nan jusqu'à Nankin, le Tmo-kyan, le bassin des principaux fleuves, 
la péninsule du Ulan-tbTi, furent ravagés. Les Japonais remontèrent le Pei-xo, comme 
les Normands ont jadis remonté la Seine. Le pays se couvrit de forts; des pirates se 
montrèrent de tous côtés. 



LES HOLLANDxVIS. 75 

Cette guerre dura longtemps; la Corée eu devint le théâtre, et elle parut devoir 
s'y éterniser. Les Chinois et les Tartares s'y hattaient sur le dos des Coréens ; les 
Japonais intervinrent. Le siogoun Taïkosama se servit plus tard de la Corée comme 
d'un exutoire. Le christianisme avait fait dans l'armée japonaise de grands progrès : 
en envoyant cette année cond3attre , dans un pays difficile , des ennemis nomhreux 
et renaissants, on s'en débarrassa sans bruit. La Corée fut conquise incomplètement, 
et évacuée à la mort de Taïkosama, en 1598. 

Peut-être le prince japonais, dont le caractère était audacieux, dont les entreprises 
avaient été heureuses, et qui voyait décliner l'astre des Min, avait-il cru à l'occu- 
pation durable de la Corée, à la conquête de la Chine elle-même. Il avait requis 
I hommage des Espagnols de Manille et leur avait envoyé l'ordre de joindre leurs 
forces aux siennes : les Espagnols embarrassés n'avaient pu que gagner du temps et 
déclarer qu'ils en référaient à leur souverain. 

Après les Portugais et les Espagnols parurent presque en même temps les Hol- 
landais et les Anglais; les seconds, toutefois, distancés longtemps par les premiers, 
quelquefois soufferts, en raison de la religion commune, plus souvent opprimés ou 
trahis, en raison du gain disputé. Firando au Japon, Amoy et d'autres points en 
Chine, virent des factoreries anglaises; leur vie fut difficile et courte : le tour du 
peuple anglais n'était pas venu. 

J'admire plus que personne cette nation hollandaise, patriote et libérale entre 
toutes. L'orgueil de Philippe II et celui de Louis XIV furent domptés par elle, comme 
les fureurs de l'Océan par ses digues; mais cette nation, marchande autant que 
citoyenne et froidement cupide, a traversé le crime, accepté même la honte, pour 
l illusion d une lointaine fortune. En IGOO, la Compagnie anglaise des Indes s'était 
formée; en 1602, la Compagnie batave se forma; en 1607, Batavia fut fondée; en 
1624, Formose était enlevée aux musulmans par les Hollandais. A Tai-wan, c'est- 
à-dire à la grande baie, ils élevaient un fort nommé de l'une de leurs provinces, 
<le leur district de mer, Zelandia. Formose devait tenir en échec Manille et Macao : 
nul, en effet, ne songeait encore à partager de sûrs profits ; chacun voulait, au risque 
de lui-même, arracher aux autres la proie menteuse du monopole. 

L'histoire des Hollandais au Japon et en Chine peut servir de leçon : ils ont ruiné 
les autres, fait reculer l'Europe, et n'ont, comme à Pékin, dans une de leurs ambas- 
sades, au prix d'humiliations sans nombre, obtenu qu'une part dérisoire à des restes 
de cuisine. Nul n'a porté plus loin qu'eux la politique criminelle du monopole; ils 
ont exagéré l'Espagne et le Portugal. La France aveugle suit dans un petit sentier 
ces perfides errements. Qu'elle regarde l'Angleterre ! qu'elle regarde l'Amérique ! elle 
verra comment le commerce du monde se gagne. Depuis quelques années. l'Angle- 



76 TEMPS MODERNES. 

terre, avant-garde de l Europe et non plus son geiMier, a conquis le commerce de la 
Chine en l'ouvrant à tout le monde; l Amérique, en un jour, a plus fait au Japon, 
qu'elle nous a donné, que la Hollande en deux siècles. Ne renouvelons nulle pari 
des fautes si stériles, des fautes que l'iiistorien, pour ann qu'il puisse être, est con- 
traint de rappeler et de llétrir sans cesse. 

C est sur un navire portugais que, en 1590, les premiers Hollandais parurent au 
Japon. Bientôt ils y revinrent. L'Espagne catholique avait pesé sur eux, comme les 
Mores sur l'Espagne. Eiivieux et justement irrités, ils firent habilement valoir les 
crimes de leurs l ivaux, ce fanatisme sauvage qui dépeuplait le Mexique et le Pérou, 
({ui avait mis l inquisition à Goa, et se désolait de voir le bon sens chinois refuser au 
peuple de Macao ces brûleries chères aux Portugais d"alors, comme les courses aux 
Anglais de nos jours. Hs insistèrent sur cette ambition ardente à convertir le monde 
pour l'annexer, comme à l'annexer pour le convertir. Le Japon n'ignorait point ce 
qui se passait au Mexique : l'insolence des Espagnols, l'imprudence de leurs prêtres, 
comblaient rapidement la mesure. A l'instigation des Hollandais, le christianisme 
fut proscrit: avec l'aide des Hollandais, le christianisme fut écrasé : trente-huit mille 
chrétiens tombèrent sous les coups des Japonais païens et des Hollandais se pré- 
parant à marcher sur la croix. Peu à peu, l'on avait relégué les Espagnols et les 
Portugais de ville en village, et jusque sur une espèce de digue, lazaret de ces pes- 
tiférés. Les Hollandais s'étaient bien réjouis de les y voir : quand ils les eurent 
chassés de partout, c'est là qu'ils furent parqués eux-mêmes. Sans les Américains, 
ils seraient encore à Nangasaki, suspects et misérables, rêvant le monopole im- 
possible d'un commerce insaisissable. Ils poursuivirent vainement à Macao les Por- 
tugais qu'ils avaient expulsés du Japon, à ce point (ju'on y faisait périr jusqu'aux 
parlementaires envoyés par ce peuple mis hors la loi. Ils s'humilièrent en Chine 
jusqu'à se prosterner, sans y gagner le moindre privilège; mais la persécution pro- 
voquée par eux au ii\\m\ eut en Chine ses contre-coups : le gouvernement chinois 
dut plus d'une fols penser ([u'une doctrine combattue par de tels moyens devait 
avoir causé de grands périls, et menacer de périls égaux toutes les conti'ées où 
on la portait. 

Le gouvernement ineple et corrompu, orgueilleux et faible des derniers Min, avait 
exaspéré les Japonais, les Coréens et d'autres peuples, connue le gouvernement des 
Tsin exas[)éra deimis les Européens, et connue le gouvcniement des derniers Césars 
exaspéra les hordes (pi il était inqiuissant ;i coiilciiii' par la force. Sur les frontières 
larlarcs, auprès des chcls soumis (mi (pi inic poliliipic sage eut coidenus. l'insolence, 
1,1 mauvaise foi. les violences et les exactions des agents chinois \\v connaissaient plus 
de liornes. Une pctile nalioii. presipic nouNclle. preiiaiil un nom nouveau, les Mant- 



LES TSIN. 77 

chous. de race tongouse et mêlés de sang moiigou, ayant plus d'injures encore que 
les autres à venger, s'était armée contre l'empire. En 161G, le cinquième roi conim 
des Mantclious fut proclamé. 11 rappela les griefs de son peuple dans un documenl 
devenu célèbre, sorte de déclaration de guerre motivée; il jura la perte des Mifi: il 
promit aux mânes de son père l'holocauste de deux cent mille Chinois, et se jeta sur 
le Leab'-t«n. Vainqueur de ce côté, il pénétra en Chine; il en fut repoussé. Mais ses 
premiers succès avaient enflé son orgueil : il usurpa le titre d'empereur, et nomnin 
son règne Tyen-min, fortune céleste, comme pour placer sous la protection divine le 
progrès de sa puissance. Mort en 1627, il eut pour successeur un fils élevé parmi les 
Chinois pour apprendre à devenir leur maître. Le nouveau règne s'appela d abord 
Ta'i-tsbfi, puis, en 1636, Tsb-ù-tn. La dynastie nouvelle reçut alors le nom de Tsin 
(pure). 

11 y a dans la fortune de ces maisons royales, surgies du sein de la plèbe ou sorties 
des tentes du désert, cette autre plèbe du genre humain, quelque chose d'étrange et 
de divin. C'est la foi, dit-on. qui remue les montagnes; c'est elle au moins qui fonde 
les empires. Les Tsin ne doutèrent point de leur fortune: leur peuple y crut aussi 
fermement cju'eux, et l'audacieux serment de leur fondateur, de leur grand ancéire. 
ce serment de régner sur l'État le plus vaste et le plus peuplé du monde, insolennnent 
jeté à la face d une dynastie appuyée sur deux siècles et demi par un sauvage trônant 
sur une peau de mouton, ce serment fut tenu par une famille et par un peuple invin- 
cibles et persévérants. Ainsi Bonaparte, vttyant faiblir, après huit siècles de gloiie, la 
race de Capet, se sentit appelé par Dieu, et de l'humble uniforme arriva jus<ju'à l;i 
pourpre. Ainsi nous avons vu son neveu, banni, prisonnier, méconnu, sourire à sa 
défaite, et gravir avec calme les marches glissantes du trône. 

Les Mantchous, du reste, n'eussent pu triompher seuls : autour d'eux, à leur voix, 
la Tartarie, divisée par les iMih, unissait ses tronçons. 11 fut aisé de ramener sur la 
route de leurs pères les Mongous énuis au souvenir de leur gloire. Les peuples tartares 
se tiennent comme en bataille en face de la Chine; ils qualifient d'aile droite, de 
centre et d'aile gauche leurs hordes occidentales, septentrionales et orientales. Les 
Mongous furent l'aile droite de l'invasion mantchoue. Voisins de mœurs, alliés de 
sang, ces peuples marchèrent ensemble et se partagèrent le butin. Les Mongous, bien 
que la souveraineté fût aux autres, n'étaient point les camarades subalternes, mais 
les frères d'armes, les égaux des Mantchous. On le vit bien paraître quand, plus tard, 
l'empereur Kan-iui étant tombé malade, le bruit se répandit en Chine qu'il allait 
choisir pour successeur, à l'exclusion de ses enfants, un descendant des Yuen. 

Une sorte de paix était intervenue après une assez longue lutte, paix sans sécurité, 
puisijue. conclue par des liarbares. elle ne reposait pas sur une défaite irréparable. 



78 TEMPS MODERNES. 

Le peuple chinois, mécontent de ses maîtres, fut soulevé par deux rebelles : l'un 
d'eux, du nom de Litsô-tmen, se proclama empereur dans le Illen-si, marcha sur 
Pékin et y entra, tandis que celui qu'on peut regarder comme le dernier des Min, 
l'empereur appelé depuis Xwai-tsbh, et dont le règne s'appelait Tsbn-tmen, se pendait 
avec sa famille. Les Mantclious, empressés à profiter de ce désordre, appelés d ail- 
leurs au secours des Min par le général chinois chargé de les contenir, î> san-kwey, 
se jetèrent sur la Chine. Ils entrèrent à Pékin en 1644, et, sous prétexte de venger 
l'empereur mort, se débarrassèrent de ceux qui l'avaient vaincu. Le chef des Mant- 
chous mourut au lendemain de la victoire. Son fils, Ulun-tmi, encore enfant, fut 
proclamé empereur. En peu de mois, ses cavaliers eurent soumis la Corée et le nord 
de la Chine : les provinces méridionales ne furent soumises que plus tard. On assigne, 
en général, au triomphe des Mantclious la date de 1644 : officiellement, cependant, 
la dynastie nouvelle commence avec Tyen-min, et sa victoire ne fut complète qu'en 
1647, ou même qu'en 1G52. 

Les nouveaux conquérants de la Chine étaient de véritables barbares : il n'y avait 
pas longtemps qu'ils avaient quitté les régions les plus sauvages et les plus froides de 
l'Asie pour se porter sur les frontières de la Chine. Peuple de cavaliers et d'archers, 
ils vivaient surtout de leur chasse; ils mangeaient du pain, et non du riz comme les 
Chinois. Leur idiome bizarre s'éloignait beaucoup de ceux de la plupart des peuples 
appelés Tartares. Ils avaient reçu, comme les Mongous à travers l'Asie, et depuis peu 
de temps, un alphabet dérivé de ceux de l'Arabie et de l'Irak ; ils s'en servaient seu- 
lement pour écrire de haut en bas, comme les Mongous. Ils étaient féroces dans leurs 
mœurs : un fils de lUun-tiui étant venu à mourir, trente Mantchous se tuèrent sur sa 
tombe. Habitués à la vie rude des prairies, ils voyaient avec mépris les Chinois portés 
dans des litières et armés d'éventails. Ainsi les premiers Turcs méprisaient les Grecs 
de Byzance : les vices des vaincus ont triomphé des Mantchous comme des Turcs. Ils 
étaient emportés et violents, mais fidèles à leur parole, comme ces autres barbares 
qu'on appelait les Francs; ils ne se disaient toutefois point libres, mais au contraire 
osclaves, tant le lien féodal avait chez eux de puissance. Le mot, du reste, que nous 
traduisons par esclave, se traduirait peut-être mieux par client, par famiihis, ou par 
les mots aral)es oulad, ebn (fils, enfant). Leurs femmes étaient plus libres que les 
femmes chinoises. Loin de leur déformer les pieds pour les retenir à la maison, les 
Mantchous les faisaient monter à cheval avec eux. La femme forte, au langage hardi, 
est même un des personnages habituels de leurs comédies. Us étaient blancs de peau, 
mais hàlés, quehiuefois blonds, naturellement barbus, mais ne gardant de leur barbe 
<|irnii mince liicl : ils jiorlaieiit leurs cheveux nattés en une longue tresse dont ils se 
•servaient sans doute, comme d'autres Tartares, pour attacher leur arc sur leur tête 



CONQUÊTE DU SUD. 79 

et en maintenir la corde hors de l'eau lorsqu'ils devaient traverser une rivière. Leurs 
vêtements étaient lourds, leurs bonnets énormes, leurs chapeaux étranges. Vain- 
queurs des Chinois, ils voulurent faire partager leur victoire à l'habit de leur nation. 
Les Chinois, qui portaient leurs cheveux noués au sommet de la tête, durent accepter 
la queue tartare. Il ne fallut pas pour les y amener verser moins de sang que n'en 
versait, vers la même époque, Pierre le Grand pour raser ses sujets. Tout le vêtement 
fut plus ou moins changé : la violence put amener en Chine ce résultat ; mais ses 
effets ne purent s'étendre sur les contrées voisines, depuis longtemps faites à l'habit 
chinois. Les Cochinchinois, les Japonais, gardèrent plus ou moins les coiffures, les 
robes, les modes, enfin, qu'avait la Chine à la fin de la dynastie des Min. La coiffure 
des Japonais, les robes cochinchinoises, l'objet que les envoyés de cette nation tenaient 
devant leur bouche en se présentant devant l'Empereur des Français, sont autant de 
vestiges de l'ancien régime chinois (1). Les pères Magalhaes, Semedo, Martini, nous 
ont fait connaître la Chine des derniers Min, comme Marco-Polo celle des premiers 
Yuen. L'Europe était alors moins ignorante de la Chine qu'elle ne l'était encore il y 
a quelques années ; on y publiait des livres plus sérieux que de nos jours : la répu- 
blique des lettres avait de vrais citoyens et la science de vrais aristocrates. Un évêque 
mexicain, Palafox, écrivit même, d'après ses correspondances, une relation de la 
conquête tartare, livre plein d'intérêt, œuvre d'un esprit libre et d un cœur généreux. 
L'épiscopat mexicain de nos jours ne serait probablement pas à même d'écrire un 
pareil livre : tout dans le monde n'est pas en progrès. 

La conquête des provinces méridionales fut difficile et longue : ces provinces que 
les Sb'ù avaient gouvernées au temps des Kin, que les Yuen avaient eu de la peine à 
soumettre, dont enfin la victoire des Min était sortie, luttèrent longtemps, se soule- 
vant à la fois, tombant et se relevant l'une après l'autre. Un Min se fit proclamer à 
Nankin; il fut vaincu, pris et étranglé. Un autre Min dans le Tmo-kyah, un autre 
dans le Fo-kyen, un autre encore dans Kwan-si, firent le même rêve, terminé par un 
réveil analogue. Moins il restait aux Min d'empire, et plus il se trouvait d'empereurs 
prêts à payer de leur vie quelques heures d'un règne inquiet. 

lllun-tiui était mineur : ce fut son oncle Amavang qui dut conquérir pour lui 
presque toutes ces provinces. C'était un habile capitaine et un rude soldat; il rap- 
pelait Pe-yen, qui avait soumis aux Yuen les mêmes contrées, et qui, ne connaissant 
I histoire ni d'Alexandre ni de César, avait pour maxime qu'il fallait avant tout, pour 
réussir, n'aimer ni le vin ni les femmes. Il fallait à l'action mantchoue, au sud du 



(I) Les jésuiles de Chine portent encore, pour la célébration de la messe, le bonnet carré des Xan-lin, de la 
dynastie des Min. ' 



80 TEMPS MODERNES. 

neuve Jaune, un rentre, une capitale, un chef presque souverain. Amavang fut, en 
conséquence, à peu près le roi de Nankin. 

Quand les dynasties tombent ou que les peuples perdent leur indépendance, il y a 
parmi ceux qui les servaient ou les gouvernaient quelques hommes de cœur qui 
s'associent à leur infortune, tentent de les sauver et dédaignent de leur survivre. 
La masse, cependant, se soumet peu à peu: les plus sages, les plus riches, les plus 
haut placés, sont ralliés hientot, et le peuple moutonnier marche derrière eux. Cepen- 
daiil des aventuriers, des vagabonds, des brigands, voilà bien le mot, un peu fous, 
un peu coquins, mais dévoués et patriotes, enfants perdus d une cause condamnée, 
tiennent encore les grands chemins et la mer. Les défilés des montagnes et les tour- 
bières perfides sont le théâtre de leurs crimes et de leurs exploits ; pourchassés par 
le prince, haïs de tout ce qui aime une riche et tranquille servitude, ils sont bientôt 
chéris du pauvre, parce qu'entre le pauvre et l'idée il n'y a pas d'intérêt qui se dresse. 
Quelquefois ils ressuscitent leur prince ou leur patrie ; presque toujours ils succom- 
bent, et leurs noms, exilés de l'histoire, vivent dans la légende populaire. 

La Chine a, comme tous les pays, eu ses brigands illustres. Le plus grand de tous 
fut peut-être Tiuin-tiui-lbn. que les Européens ont appelé Icoan. Gomme l'aventurier 
chef de la rébellion actuelle, il avait près des Européens puisé moins le christianisme 
que le mépris des dieux. 11 avail pris (feux aussi cette énergie moins commune parmi 
les Asiatiques et quelque intelligence de la guerre. De commerçant et de marin, il se 
fit pirate et devint presque roi. On vit jusqu'à trois mille navires porter ses divers 
pavillons ; il réglementa le vol ; il devint comme le douanier de la Chine et le fermier 
d'une partie de son commerce. Le gouvernement traita avec lui ; il le lit amiral de 
toutes ses niei's. et par ce bandit fut débarrassé de tous les autres. 

Les Min ne l avaient point comblé, car il était peut-être le plus fort; ils l'eussent 
volontiers trahi et perdu; toutefois, quand ils tombèrent, il leur resta fidèle : il ne 
partagea point, avec les gens honnêtes, le bénéfice d'une sage trahison; il aida 
puissamment, au contraire, à la défense des provinces moyennes et méridionales. 
Il avait reconnu le Min qui s'était proclamé em]iereur dans le Fo-kyen. C'est là qu'a- 
près avoir vainement disputé aux Tartares Nankin et Canton, qu'après s'être vu 
refuser le secours du Japon, il vint livrer ses dernières batailles. A'aincu et affaibli, 
il dut se soumettre en IGIG. Comme tous les grands ambitieux, il refusa de croire 
à sa chute. Comme Tliémislocle avait pris l liabit perse, il pi il l'habit tarlare, et. pri- 
soimici'. entra dans IV'kin avec l'aisance d'un courtisan. Dédaigné du prince, dévoré 
par son cnlniirage, il mourut ruiné, et si ol)scur (pi'on ne saurait dire si sa mort fut 
violente, comme (juel(iues-uns le crurent. Son lils Tmin tini-kKn, que les Européens 
ont appelé Kocliiiiga. prit sa place sur les mers et contiinia de comhallre l'usurpation 



LES CHRÉTIENS. 81 

tartarc ; il se signala par d'audacieuses entreprises. La ville de Canton s'étant sou- 
levée, il en arma les remparts de ses canons et la défendit pendant une année. On ne 
peut imaginer tout ce que souffrirent, en ces temps cruels, les habitants des côtes de 
la Chine. Contraints un jour à subir les lois et l'habit tartares, ils étaient le lendemain 
châtiés de l'avoir fait. Le désordre alla si loin que, pour y mettre un terme, on dut, 
sous le règne suivant, affamer les pirates en faisant évacuer toutes les côtes. Tmih 
tmi-lKii traita avec les Européens, les protégea, les rançonna, leur lit sentir dure- 
ment sa puissance. Élève, dit-on, et longtemps ami redouté des Hollandais, il leur 
fit la guerre, s'empara de Zelandia en 16G2, et les chassa à jamais de Formose. 

Les chrétiens se trouvaient déjà compromis vis-à-vis des ïartares : ils n'avaient 
pas cru d'abord à leur victoire et s'étaient montrés quelque temps zélés pour la 
défense des Min. Un chrétien, nommé Léon, natif de Tmô-kyah, homme instruit, 
traducteur d Euclide et fort bien en cour, avait fait rappeler à Pékin les missionnaires 
bannis depuis quelque temps, en promettant le concours de leur savoir pour la guerre 
contre les Tartares. Ils se rendirent utiles ; les Chinois obtinrent même par eux 
quelque artillerie. 

Macao, d'accord avec les missionnaires, avait fait offrir, par Goncalvez Teixeira, 
des troupes européennes : c'est ainsi que jadis les Lacédémonicns s oiïraicnt au roi 
de Perse. Deux compagnies, d'environ cent soldats chacune, étaient parties de 
Canton. Le capitaine de l'une d'elles s'appelait Pierre Cordier : ce nom ferait sup- 
poser qu'il était Français de naissance ou d'origine. Cette troupe d'élite, bien 
pourvue, bien armée, et la première que la Chine ait paru accepter de l'Europe, ne 
dépassa pas le Kyan-si. Les marchands de Canton achetèrent à Pékin son renvoi. 
Désireux de garder leur courtage, ils ne voulaient point que des rapports plus directs 
pussent s'établir entre les Européens et l'intérieur de l'empire. 

J'ai parlé d'une révolte qui avait éclaté dans le Kwah-si. Les principales autorités 
de ce pays étaient chrétiennes ; elles avaient soulevé le peuple et proclamé , à 
Ulao-kin, un Min chrétien aussi, que les missionnaires appelaient le nouveau 
Constantin et qui avait reconnu la suzeraineté du pape. Les Tartares avaient été 
battus d'abord; mais cette rébellion avait hni comme toutes les autres. Dans cette 
intervention active du christianisme, il y avait plus que le prétexte d'une persécution. 
Macao voyant le Sud réduit et se sentant serrée de près, incertaine cependant du 
résultat final, se réfugiait dans une neutralité peu bienveillante. Les Tartares toute- 
fois, quand leur victoire fut complète, ne lui en gardèrent point rancune : ils confir- 
mèrent ses privilèges. Grâce à l'influence personnelle d'Adam Scliall , qui gagna 
rapidement l'estime et la confiance de mun-tmi, les missionnaires ne furent point 
inquiétés; et lorsque plus tard, sous Kan-mi , les progrès des pirates curent contraint 

1 ) 



82 TEMPS MODERNES. 

le gouvernement à faire évacuer toutes les côtes, Adam Schall put obtenir que Macao 
fût exceptée du décret. 

Les Tartares ne se montrèrent généreux qu'avec les Européens : la résistance 
énergique que leur opposèrent les Chinois ne saurait faire excuser leurs violences : 
des villes nombreuses furent détruites, des provinces ravagées, des populations 
exterminées ou transportées au loin. Celles de Nankin et de Pékin, déportées en 
masse, furent remplacées par des Mantchous. Plusieurs milliers d'individus (1) 
appartennnl à la maison régnante furent massacrés: on en immolait encore un siècle 
après la conquête. 

Il avait déjà été fait divers dénombrements du peuple : ces dénombrements ne 
résistent guère à l'examen. On en fit de nouveaux, sinon avec plus de soin, du 
moins avec plus de force. Les Chinois durent pendre à leurs portes des écriteaux 
portant le nombre et les noms de ceux de leur famille. C'est ce que la Terreur imposa 
depuis aux Parisiens. Le peuple conquis fut compté comme un vil troupeau et frappé 
d'une capitation assez élevée, impôt inique dans son essence, puisqu'il ne porte point 
sur la richesse, seule base vérilal)le de la répartition des charges sociales, mais, 
au point de vue asiatique , naturel après la compête , imposé aux Chinois par les 
Tartares, comme aux Grecs par d'autres Tartares, en rachat d'une vie qui apparte- 
nait au sabre. 

Kah-mi déclara plus tard que cet impôt exécré du peuple ne serait jamais 
augmenté; et son successeur, Ybù-tmen. eut la sagesse de rabolir. Les recense- 
ments faits depuis n'ayant aucun objet sérieux, impopulaires et difficiles à effectuer, 
fallacieusement grossis pour plaire au prince, ne sauraient servir à prouver, comme 
on l'a prétendu, que la population de la Chine se soit accrue depuis trois cents ans 
dans des proportions excessives : toutefois, bien qu'on ne puisse, pour déterminer la 
population de la Chine à diverses époques, s'appuyer d'aucun document certain, il 
est plus que probable que cette population , comme celle de la plupart des États, a 
constamment augmenté. Elle devait être déjà considérable quand les Min tombèrent. 
Il y avait eu quelque émigration vers la Corée, Formose, les Philippines; le com- 
merce seul avait abordé l'Indo-Chine; la conciuète mantchoue, les mœurs nouvelles 
imposées à la Chine, l'horreur qu'elle en ressentait, les violences qu'elle dut subir, 
imprimèrent à son peuple ce mouvement d'expansion qui jusque-là n'était que 
pressenti. 

Ceux ([ui émigrèrent le plus furent les peuples du Fo-kyen et du Kwan-tbn. Plus 
irréconciliables que les autres , ceux du Fo-kyen avaient pris le turban pour cacher 



(I) On en a porlc le iiomlirc ;i iiiialro-viiigl niillo. 



ËMHiUATlONS. 83 

au moins la tresse que les Mautclious leur imposaient. Vingt-cinq mille d'entre eux 
abordèrent àFormose : ils ne contribuèrent pas peu, plus tard, à livrer cette île aux 
pirates, des mains desquels elle fit retour à la Cliine. Formose a reçu depuis des 
millions deCliinois, et, dans cinquante ans peut-être, sa race aborigène aura dis- 
paru devant les envahisseurs. 

Les Philippines, de leur côté, donnèrent asile à des émigrés nombreux. Aussi, 
quand Formose tomba, Manille, sommée de se l'endre, courut-elle de grands périls. 
Elle dut expulser les Chinois, qui. même avant la grande révolution de l'empire, s'y 
étaient montrés turbulents et quil avait fallu combattre, qu'on avait eu le tort de 
massacrer en 1003 et 1639. Un siècle plus tard, en 1757 et 1702, il fallut encore 
les expulser ou les massacrer. Sans doute les émigrants appartenaient au rebut de la 
population chinoise : c'étaient des mendiants, des voleurs, des pirates ou leurs fils: 
ils venaient du Fo-kyen et du KAvan-t«ri, pays de mœurs relâchées et féroces: sans 
doute ils étaient affiliés à ces sociétés secrètes qui depuis ont agité Batavia et Singa- 
pour : je n'en crois pas moins que la cause principale de tant de soulèvements dan- 
gereux et de tant de répressions sauvages doit éti'c cherchée dans le fanatisme des 
moines qui gouvernent Manille et la docile cruauté des Espagnols qui leur obéissent. 
Européens, nous sommes, dans l'extrême Orient, tous solidaires les uns des autres; 
mais il y a peu de temps que nous sommes vraiment dignes de conduire le monde : 
nous étions, dans ces derniers siècles, aussi méchants que les autres peuples. 
Regardons en face le mal que nous avons fait, afin de ne point renouveler nos 
fautes ou recommencer nos crimes. Et pour nous, Anglais, Américains, Français, 
triumvirat du commerce, et par usage ou tradition de la liberté, n'excusons point 
le passé; tâchons, au contraire, que Tavenir soit plus digne de notre nom. 

La Cochinchine et les Étals voisins, effrayés de la puissance tartare, avaient 
mal accueilli les premiers émigrés, l'eu à peu cependant les Chinois méridionaux 
s'étendirent aussi sur ces contrées, qu'ils remplissent presque aujourd'hui. Les 
Malais, venus au treizième siècle de Sumatra ou de quelque lieu plus éloigné, 
avaient colonisé Malacca, occupé seuls quelque temps les îles de la Sonde, les 
Moluques, les Philippines; devenus musulmans et fameux pirates, ils avaient, 
■en 1015, porté l'islamisme jusque dans les Célèbes : ils bornèrent de ce côté 
la Chine pa'ienne , qui se déverse aujourd'hui sur l'Australie comme sur l'Amé- 
rique. 

Le petit peuple inantchou n'avait pu conquérir la Chine sans évacuer complètement 
son propre territoire : les Chinois du Ulan-tb-fi, du Tiui-li, du Ulan-si et du Ulen-si 
y vinrent prendre sa place, quelques-uns transportés, d'autres cherchant une terre 
gratuite. 



84 TEMPS MODERNES. 

Kafi-mi avait permis, Ybn-tuicn favorisa ce mouvement. Cette portion de la Tartarie 
est aujourd'lmi chinoise, comme le sont plus ou moins toutes les autres. Adminis- 
trativement même , les provinces chinoises que la grande muraille bornait au temps 
des Min s'étendent aujourd'hui bien au delà; et peut-être trouve-t-on plus de Tartares 
dans le district de Pékin qu'on n'en pourrait trouver dans ce que de vieilles cartes 
appellent encore des provinces tartares. 

Quelques modifications furent apportées au gouvernement et à l'administration 
de l'empire : les empereurs Tsin, comme les princes des autres dynasties, choisirent 
parmi leurs enfants leurs successeurs; mais autour de la famille il y eut le clan im- 
périal, ou ce qu'on appelle les trois tribus, parmi lesquelles on distingua huit familles 
principales. Les princes du sang ne reçurent point un rang héréditaire; mais, en 
raison de leur grand nombre, leurs descendants durent, pendant cinq générations, 
perdre un degré de noblesse à chaque génération, pour s'arrêter au rang peu élevé 
que constate le simple droit de porter la ceinture jaune et le sabre. Les plus proches 
de l'empereur furent richement entretenus; les autres tombèrent de plus en plus, 
comme tous les déclassés, dans l'oisiveté, le vice et la misère. On trouve, dans la 
Gaicttc de Pchin, l'exemple d'un homme à ceinture jaune condamné à la déportation 
avec surveillance pour avoir frappé de son sabre un marchand qui refusait d'accepter 
de lui un billet faux de la valeur d'un sou. On croit qu'il existe aujourd'hui environ 
six mille de ces princes, vivant dans l'enceinte du palais. 

La cour fut administrée par un conseil composé d'un président et de six membres ; 
elle eut dix grands officiers. On y compte ordinairement cinq mille eunuques, dont 
le premier est gardien des présents et jouit seulement du quatrième rang de la 
hiérarchie chinoise. En outre des sept femmes principales, on y compte un grand 
nombre de concubines levées sur les Tartares par une sorte de conscription, et 
environ cinq mille femmes en tout. 

L'armée chinoise fut réduite à l'état de milice et rarement appelée; toutes les villes 
reçurent des garnisons tartares, ou plutôt des villes tartares furent entées sur toutes 
les villes chinoises. En outre de certains emplois réservés aux Tartares et de la part 
considérable qu'on leur lit dans les autres, plusieurs situations importantes furent 
remplies à la fois par un Chinois et un Tarlare, chargés de se surveiller l'un l'autre. 
Au Japon, les choses vont plus loin : dans cet État à la fois féodal, despotique et 
théocralique, une méfiance plus que vénitienne a dédoublé toutes les magistratures 
et a fait de l'espionnage et de la dénonciation l'attribut de chacune d'elles. 

Malgré l'établissement de la capitation. on liC saurait dire que le cliilTre des 
contributions publiques ait été notablement augmenté. Les stalisliciues des Min (Min 
xwci-tien ) porlaient les reveims de l'enqjire, en argent, à iO millions d'onces, soit 



mUN-ÏIIII. 85 

320 millions de francs, et en grains à une valeur à peu près égale (i). Ce revenu 
était alors suffisant, puisque, sous les Tsin, il fut souvenl fait remise clc l'annuilé 
d'un impôt. Peu à peu, toutefois, l'argent baissa de valeur, ce qui affecta une partie 
notable du revenu : le tribut en grains ne s'élève pas aujourd'bui à plus de GG mil- 
lions, et la perception totale ne dépasse pas 3iO millions. On a dû dès lors, pour 
subvenir aux besoins croissants de l'État, surtout pendant les difficultés qu'ont tra- 
versées les derniers règnes, non pas augmenter les impôts, ce qui eût été dangereux, 
mais recourir à des expédients, tels que la vente des grades littéraires et des emplois 
publics cjui en sont la conséquence. Les douanes sur le commerce européen pro- 
duisent aujourd'bui beaucoup; elles produiront davantage dans quelques années : 
notre commerce si redouté d'un gouvernement aveugle sera ainsi sa ressource et 
son salut. 

Amavang, le régent de l'empire, le maître de Nankin, mourut : lilun-tmi, âgé de 
quatorze ans, se déclara majeur. Mécontent d'avoir été dominé jusque-là, menacé 
peut-être par l'ambition de celui c{ui venait de mourir ou par celle des siens, peut-être 
aussi , comme d'autres rois, incapable de pardonner le don de plus de royaumes que 
ses pères ne lui en avaient laissé, il poursuivit avec acbarnement la mémoire et la 
maison d' Amavang. 

IlIun-tmi n'avait pas cette chasteté qui, d'après Pe-ycn, assure le succès des entre- 
prises : il irrita les Mantchous par le meui tre d'un cbef dont il convoitait la fenmie. 
Cette passion désordonnée l'entraîna à d'autres folies. On vit renaître la puissance 
de ces eunuques qui avaient perdu la dynastie des Xan orientaux, celle des Tan et 
tant d'autres : êtres vils, aussi faibles que les femmes, mais, par leur faiblesse même 
et leur avilissement, armés pour le renversement et la destruction de tout ce qui 
parait le plus fort et le plus élevé. Ulun-tiui mourut en IGGi . Kaii-mi lui succéda. 

L'expulsion de quatre mille eunuques expia les désordres de lUun-luii. Le nouvel 
empereur était un enfant. Il commençait, comme Louis XIV son contemporain, un 
règne long et glorieux : les débuts de ce règne aussi devaient être agités. san-kwey, 
qui avait appelé les Tartares sur l'empire et en avait reçu la vice -royauté de Yun- 
kwey, se reprochait depuis longtemps « d'avoir fait venir ces lions pour chasser des 
chiens. » Il se révolta et se proclama empereur. Le Fo-kyen, le Kwan-tîifi, se soule- 

(I) Le père Magnlliacs évaUuiit le revenu en argent à 18 600 000 écus; le père Martini, à GO millions. Les 
conlribnlions payées en nature se seraient élevées, d'après Martini, à une valeur clc 90 millions d'écns. Si l'écu 
dont il est question est le môme que celui de l'évèque Palafox, qui traitait à la môme époque les mêmes ques- 
tions, il valait 3 livres. La relation de Nieulioff ne parle que d'impôts en nature : le tribut en grains se serait 
alors élevé à 32 millions de tan (soit à peu près autant d'hectolitres). Si le tan valait 10 francs, ce serait 
320 millions de francs : il y a toutefois lieu de supposer qu'il valait moins. 



KAN-IIIL 



87 



vèrent avec lui. Ces provinces furent soumises et leurs agitateurs mis à mort. En 1083, 
Formose fut rendue à Kan-mi par le fils de Tmin tmi-kKil. La rébellion du Yun-kwei 
dura longtemps. î> san-kvvey étant mort, son fils lui succéda; vaincu, il dut se sui- 
cider, et la vengeance tartare poursuivit jusqu'aux ossements de son père. 

A treize ans, l'empereur s'empara des rênes du gouvernement, et fit expier aux 
régents soit l'excès de leur domination , soit l'usurpation qu'ils en eussent voulu faire 
sortir. Énergique, intelligent, actif, il partagea dès lors sa vie entre le travail qu'exi- 
geaient les affaires de l'État d'une part , l'acquisition des sciences de l'Europe de 
l'autre, et ces exercices violents du cheval et de l'arc si chers aux Mantchous. Les 



princes de son sang. Lien que conquis par la mollesse chinoise, ont gardé quelque 
chose de ces mâles habitudes : chaque année, presque, ils vont chasser sur les prai- 
ries, domaine de leurs aïeux. Là, séparés de l'appareil de leur grandeur, ils oublient 
les soucis et les vanités du trône : mêlés à ceux de leur race, et vivant au grand air, 
ils se retrouvent chefs de clan et redeviennent des hommes. 

Je donne ici la reproduction exacte d'un portrait authentique de Kan-mi à Fàge de 
trente-deux ans. La physionomie belle, ouverte et intelligente de ce prince ne rap- 
pelle en aucune façon le ridicule assemblage de traits qualifié de type tartare. Je ne 
connais point de portraits des derniers empereurs, et je doute qu'aucun Européen les 
ait vus de près; mais je suis porté à croire que. par l'effet de diverses circonstances, 




L E.Ml'EilEtR KAN-CllI. 



88 TEMPS MODERNES. 

le type de la famille est devenu moins beau en même temps que sa santé devenait 
moins robuste. Il est probable que les Mantcbous, qui sont un peuple du Nord, sont 
frappés, en Chine, d'une dégénérescence analogue à celle qui a atteint, en Egypte, les 
maisons macédoniennes de Ptolémée et de Méhémet-Ali, dégénérescence si rapide 
pour notre race entre les tropiques ou dans leur voisinage, et qui ramène, comme par 
un effort incessant, vers la barbarie les contrées que nous tentons de civiliser. 

Au connnencement du règne de Kan-iui, Adam Scliall, d'abord en crédit, avait fini 
par être persécuté, puis gracié. Le calendrier avait ressenti le contre-coup de cette 
persécution. On rendit le bureau astronomique à Verbiest, C{ui, plus tard, fut rem- 
placé par Grimaldi. En 1688, cinq missionnaires français arrivèrent en Chine, 
envoyés par Colbert : honorés de la faveur de Louis NIV, ils le furent bientôt aussi 
de celle de Kan-mi. Ces Français furent suivis par d'autres. On les chargea, en 1708, 
de dresser la carte des provinces de la Chine et de toute la Tartarie. Ce travail 
immense fut accompli par eux en quelques années, dans les limites d'une exactitude 
qui suffit à la pratique ordinaire du gouvernement et du commerce. Ces géographes 
furent les pères Bouvet, Régis, Jartoux, Fridelli, Cardoso, de Tartre, de Mailla et 
Bonjour. Plus tard, sous Kycn-lbh, les pères Benoit et Hallerstein ajoutèrent à leur 
travail et le rendirent plus parfait. La marine anglaise, quelques Américains, quel- 
ques Français, ont depuis levé les côtes de la Chine, l'embouchure, le cours même de 
ses principaux fieuves. Ces travaux excellents ont complété notre connaissance géo- 
graphique de ce pays, mais ne doivent pas faire oublier l'œuvre des missionnaires, 
cpuvre plus difficile, plus étendue, et qui ne paraît encore susceptible que de correc- 
tions peu importantes. 

Les ambassades européeimes avaient commencé, sous LLIun-tmi, à devenir fré- 
quentes : il y en avait eu du grand-duc de Moscovie et des Hollandais ; il y en eut des 
Portugais, coimnc plus tard des Anglais et d'autres peuples. Il serait injuste de ne 
pas leur savoir gré de ce qu'elles ont ajouté à nos connaissances. Au point de vue 
politique, toutefois, elles furent de peu de conséquence. Des gentilshommes endi- 
manchés, promenés en carrosse au milieu de l'inconnu, peuvent divertir la foule et 
amuser l'impertinence d'une cour asiatique. Si cette cérémonie, d'un goût souvent 
douteux, est l'objet de la diplomatie, ce sont là des ambassades ; mais si l'objet de la 
diplomatie est la création de rapports intimes et utiles, on peut dire que les seuls 
ambassadeurs (pir l'Europe eût alors en Chine étaient les missionnaires de Pékin, et 
que le seul nii ipii y fui vraiment représenté fut Louis NIV. assez sage pour n'y pas 
envoyer (ranihass.-'.de de cour. Ce (pie je viens de dire me dispense de doinier la liste 
de ces missions, célèbies surtout par les dîners qu'on leui' olïrit et les égards qu'on 
leur refusa. Les curieux Irouveiont facilement celte liste copiée de livre en livre : elle 



GUERRE DES ÉLEUTS. 80 

est sans intérêt véritable pour l'iiistoire de la Chine, comme pour celle des États 
européens. 

Un évêque anglican, traitant de lliistoire de l'Église, arrivé à l'aurore de la 
réforme, montre cette grande puissance du pontificat chrétien enracinée dans tant 
de siècles ; les rois et les peuples impuissants à la vaincre ; elle seule capable de 
prévaloir contre elle-même, elle seule acharnée à sa ruine. 

Cette vitalité suprême de l'Église et ce pouvoir redoutable qu'elle a contre elle- 
même éclatèrent en Chine et au .lapon comme au sein de l'Europe moderne. Ce n'est 
point des temples de l'idolâtrie, mais des couvents de Saint-Dominique que sortit la 
guerre contre les Églises du Japon et de la Chine. Ce n'était pas non plus d'une mos- 
quée ou d'une synagogue, mais d'un couvent augustin et d'une paroisse catholique 
que la protestation avait surgi. Les Dominicains accusèrent les successeurs de Ricci 
d'impiété ; le sang versé pour la croix ne leur fut point une excuse. En vain Kan-mi, 
qui les aimait, prit la peine d'expliquer le sens des mots ou des cérémonies qu'on 
disait idolâtres, Rome n'accepta point ce témoignage sans pareil d'un empereur phi- 
losophe et savant. Les jésuites furent condamnés; l'empereur, offensé par leurs adver- 
saires et leur maître, leur proposa le schisme : c'était leur offrir presque la Chine. La 
Chine eût eu son christianisme, comme l'Europe le sien, et les jésuites eussent bientôt 
possédé son âme et son esprit. 

Quel plus beau rêve firent jamais des intrigants ambitieux? Quelle occasion plus 
belle rencontrèrent jamais des prêtres infidèles, des hypocrites affamés de puissance 
et de richesse? Les jésuites, cependant, avec une simple grandeur, repoussèrent la 
tentation d'un royaume de la terre. Fidèles au maître qui les reniait, qui les châtiait 
si durement de tant de sacrifices, ils prirent, avec une sereine résignation, le chemin 
de l'exil, ou, dispersés dans les provinces, attendirent les bourreaux ; et s'il n'y avait 
dans toute leur histoire que ce trait, il suffirait encoie à couvrir bien des fautes, à 
confondre bien des calomnies. Ennemi moi-même de la domination des prêtres, 
comme de toute autre usurpation , je me sens heureux quand je puis rendre à leur 
vertu l'hommage de la vérité : c'est le devoir des âmes libres de louer tout ce qui est 
grand, comme c'est le métier des autres d'adorer tout ce qui est fort. 

Les Mongous si nombreux, riches d'un si grand passé, commençaient à s'agiter. 
Galdan, roi des Éleuts, avait obtenu l'hommage de presque toutes les tribus et la 
consécration du pontife thibétain, le Dalaï-Lama. Il avait arraché aux musulmans le 
Turkestan et pris, dit-on, douze cents villes. Enflé de ses victoires, il marchait sur la 
Chine. Un peuple, cependant, ne s'était point soumis : c'était le peuple des Yuen , les 
Khalkhas; réfugiés à l'occident, sur l'aile droite et les derrières des Éleuts, ils les 
tenaient en échec. Kan-mi les encouragea, les soutint, et, quand ils succombèrent, 

12 



90 TEMPS MODERNES. 

entreprit contre les Éleuts deux campagnes : la première terminée par une paix dou- 
teuse; la seconde, en 1697, par la défaite de l'ennemi, dont le chef, sommé de se 
rendre, mourut naturellement peut-être, comme pour échapper à la honte ou au sup- 
plice. Cette victoire sauva la dynastie mantchoue du plus grand péril ciu'elle ait 
encore couru, et la Chine d'une nouvelle invasion et de nouveaux massacres. 

L'Europe et l'Asie s'étaient accrues d'un empire : des Slaves inconnus devenaient 
une nation. Pierre le Grand, par ses ambassadeurs et Téclat de ses innovations, avait 
révélé le nom russe aux peuples de l Orient comme à ceux de l'Occident. Du côté de 
l'ouest et du nord, la frontière chinoise, imparfaitement déterminée, s'étendait fort 
loin. Le voisinage d'un grand empire exigeait une frontière plus nette : elle fut tracée 
en 1G88; les jésuites Gerbillon et Pereira représentèrent la Chine en cette occasion. 
Cette frontière a depuis été fort modifiée : la Russie a pacifiquement conciuis de vastes 
étendues de sol tartare et olficiellement chinois. Elle a dernièrement passé le cours 
inférieur de rAmour, et s'est étendue sur les provinces ciui bornent au nord la Corée 
et regardent la portion septentrionale du Japon. Sans doute, elle doit à I habileté de 
ses agents une partie de ce succès: mais la Chine était peut-être indifférente, peut-être 
même était-elle intéressée à laisser à d autres la police d'une moitié des prairies : elle 
a remplacé, par le fait, des voisins turbulents et parfois dangereux par des voisins 
plus forts, mais aussi plus sages, soumis au droit des gens, fidèles aux traités, dési- 
reux de la paix. 

Kan-mi mourut en 1723, dans un de ses voyages en Tartarie, après avoir régné 
soixante et un ans. Il faut remonter trente-deux siècles pour trouver dans l'histoire de 
la Chine un règne aussi long. 

Ybn-tmen, l'un de ses fils, succéda au grand empereur. On le dit usurpateur ; il 
versa le sang de ses frères, assez pour qu'on pût croire qu il les avait dépouillés. Il 
ne fil, dans un règne assez court, rien de bien grand; mais il était studieux comme 
Julien. Comme Julien, il aunait les sentences. On lit encore sur plusieurs édifices 
publics les lignes suivantes de sa composition : « Ta paye et ton revenu sont la chair 
et le sang du peuple. Il est aisé d'opprimer les petits, impossible de tromper Dieu. » 
Connue Julien, il combattit le christianisme, il le proscrivit même en 1724; mais 
comme il n'avait point été chrétien lui-même, les prêtres lui pardonnèrent; ils louè- 
rent même sa mémoire. Ils espéraient mieux de son successeur Kyen-lKii ; ils n'en 
furent, toutefois, pas mieux traités. Le christianisme resta proscrit : on se servit 
souvent des missiomiaii-es, mais sans accepter leur nnssion. La tolérance de leur 
apostohit on sa persécution, assez indilîérentes an fond au maître de la Chine, furent 
laissées à la discrétion des autorités locales, qui en usèreiil plnlol pour obtenir de 
l'argenl (|ue pour oidonucr des supplices. Le christianisme, délaissé jiar les gens de 



LES MYAO-TSO. 91 

cour et les riches, continua d'être, et, sans faire de progrès comme sans perdre beau- 
coup de terrain, a végété jusqu'à nos jours. On assure qu'il est en progrès : il serait 
impossible d'établir le contraire; mais il y a des raisons assez fortes de douter de 
cette assertion, que les missionnaires ont intérêt à produire. 

Kyen-lbTi était monté sur le trône en 1736. Son règne fut égal par sa durée et 
presciue égal par sa grandeur à celui de Kan-mi. Comme son aïeul, il eut à com- 
battre les Ëleuts; mais cette nation n'était iiliis si forte. 11 ne se contenta pas de la 
réduire, il la transporta ou la détruisit. Son chef fugitif était mort sur une terre 
russe : Kyen-lyfi réclama ses os, misérable jouet d une stérile et lâche vengeance; 
les Russes les tirent voir, mais ne les livrèrent poiiil. Le Turkestan fut alors soumis 
ou dominé. Le Thiljet, ayant imploré la protection impériale contre les populations 
du Népaul, fut, entre 1789 et 1791, débarrassé de ses ennemis et occupé par des 
troupes chinoises. Depuis ce temps, gouverné par des prêtres comblés d'honneurs et 
en apparence indépendants de la Cliine. il est placé sous la surveillance et la toute- 
puissante tutelle d'un résident chinois du rang le plus élevé. 

Kyen-lKfi renouvela dans la péninsule indo-ciiiiioise les tentatives toujours infruc- 
tueuses des Min : ses armées, battues, durent évacuer la Birmanie. C'est vers la fin 
de son règne, en 1789, que la dynastie dite de Yuen, expulsée plus tard, puis réta- 
blie, commença à régner en Cochinchine. Cette fannlle envoie en Chine des triliuts 
triennaux. 

Le règne de ce prince, bien que paisible si on le compare à d'autres, l'ut marqué 
par plus d'une insurrection : il dut soumettre la province montagneuse de Kwei- 
tmes et File non moins difficile de Formose. 

Les contrées méridionales de l'Asie recèlent encore dans leurs montagnes quel- 
ques tribus bronzées et presque sauvages, dernier vestige de nations vaincues, ban- 
nies des plaines et presque entièrement éteintes. On assure que l'Inde compte seize 
millions de sauvages de cette espèce; l'Indo-Cliinc en compte probablement plus 
■encore. Le savant missionnaire et sinologue Bridgman a donné, dans le numéro 3 
du Journal of the N. C. Branch of Ihc R. A. S., la traduction de quatre-vingt-deux 
notices relatives aux sauvages chinois appelés Myao-tso. Ces sauvages occupent les 
sommets du Kwei-tnieK, du Xb -nan, du Kwafi-si, du Yun-nan et du Sso-tmuen. 
Soumis à de petits tributs, ils vivent à peu près indépendants des Chinois, avec les- 
quels ils n'entretiennent que peu de relations. L'oppression de peuplades si faibles 
ne pouvait ajouter beaucoup à la gloire de Kyen-h.n. Il résolut cependant de sou- 
mettre les Myao-tsï) dits de Kin-tniuen ou de la rivière d'Or, du nom de quelque 
ruisseau qui arrosait la vallée montagneuse où ils s'étaient retranchés. De telles 
entreprises sont moins faciles à mener à bien qu'elles ne le paraissent. Ces pauvi'cs 



92 TEMPS MODERNES. 

sauvages se défendirent avec plus d'énergie et de persévérance que ne le font les plus 
grands empires amollis par le despotisme. Ils furent vaincus enfin ; leurs chefs capi- 
tulèrent, et, conduits à Pékin, furent, contrairement à tout droit, à toute justice, 
sans l'excuse même de la nécessité politique, soumis à un supplice ignominieux et 
cruel. Les jésuites ont noté cet événement: ils ont oublié que c'était un crime, et 
qu'ils devaient le condamner. La faveur des princes est bien malsaine si elle cor- 
rompt ainsi jusqu'à des apôtres. 

De 1770 à 1773, trois cent mille Tourgouts et deux cent mille Éleuts, réfugiés 
en Russie ou sur les frontières russes et mécontents du nouveau joug, furent auto- 
risés à regagner le pays de leurs ancêtres. Ces émigrations de peuples soumis à la 
Russie, Tartares, Circassiens, Polonais, ne s'expliquent pas toutes par le fanatisme 
religieux : on conçoit qu'un peuple transporté en Russie rêve de plus doux climats, 
qu'un peuple nomade change de place et de maitre : mais il reste des faits qui ne 
peuvent s'expliquer que par un vice profond du gouvernement russe, trop dur, 
trop militaire, trop imitateur de la méticuleuse et tracassière Allemagne. La Russie 
est bien jeune et bien grande pour son âge : il lui reste des progrès à faire. 
Elle a des iirinces honnêtes et plus doux que ses lois, un peuple patriote et reli- 
gieux ; elle peut sans crainte marcher par des chemins plus larges vers un régime 
meilleur. 

En 1793, la Chine reçut l'ambassade anglaise de lord Macartney. Lord Macartney 
était un homme distingué et considérable. Il avait été gouverneur général de l'Inde, 
comme le furent plus tard, avant ou après leur ambassade, lord Amherst et lord 
Elgin. Son andjassade, très-magnifique, coûta aux Chinois près de 5 millions. Elle 
eut pour résultat de faire inscrire parmi les tributaires les Anglais, qui ne le deman- 
daient point. Elle ne fut cependant pas stérile : les relations qui en furent faites, 
les travaux éminents de Staunton et de Rarrow qui l'accompagnaient, exercèrent 
une action très - heureuse sur l'esprit public en Angleterre et dans le reste de 
l'Europe. 

Kyen-lb'u descendit volontairement du trône en 179G, appelant Kya-kin, l'un de 
ses fils, à le remplacer. Kycn-lbfi lui laissait un ministre du nom de Xo-kwan, qui. 
quatre ans plus tard, était mis en jugement et se suicidait, laissant une fortune de 
500 millions due à la concussion. Le règne de Kya-kin, prince médiocre et vicieux , 
iiil iiiai i|ué, comme celui de ses deux successeurs, par des conspirations, des révoltes, 
des désordres de tout genre. En 1813, l'empereur Kya-kin faillit être massacré dans 
son jialais : un de ses (ils lui sauva la vie jiar son courage. Ce jeune prince, peu 
capable d'ailleurs et de chétive apparence, grâce à cet événement . fut plus tard 
désigni' pour le liôiie par son père. 



LES ANGLAIS. Oa 

Deux pirates, maîtres de six cents navires, inquiétèrent, de 1800 à 1810, les cùles 
méridionales de la Chine, et, dominant la rivière de Canton , en ruinèrent le com- 
merce. Avec l'aide des Portugais de Macao, et grâce à la dissension des deux 
bandits, on finit par les réduire à l'impuissance et les amener à se soumettre. 

En 1816 eut lieu l'ambassade de lord Amherst. Cette ambassade eut un insuccès 
complet : ayant refusé nettement l'hommage d'une prosternation que l'Europe ne 
doit qu'à Dieu, elle fut éconduite. Elle se rappelle par les travaux d EUis, d'Abel. 
de Davis, de Morrisson. C'est ce Morrisson, le Ricci du protestantisme, c]ui publia, 
aux frais de la Compagnie des Indes, le meilleur dictionnaire chinois que nous ayons 
encore (1). 

En 1821, Tao-kwah monta sur le trône. 

En 1828, le Turkestan se souleva : un chef musulman, Jehanghir, lutta quelque 
temps avec succès contre les troupes chinoises. La trahison procura à la Chine une 
victoire que sa cruauté acheva de souiller. 

En 1830 leKwah-tb'h, en 1830 et 1834 Formose, pays ingouvernables, se révol- 
tèrent encore et furent de nouveau conquis. 

En 1840, enfin, éclata la première guerre sérieuse que la Chine ait dù soutenir 
contre l'Europe : ce sont les Anglais qui furent alors les champions de rOccident. 
Les Français n'avaient pas poussé leurs navigations ou leurs conquêtes aussi loin 
(lue des peuples plus faibles : ils avaient tenu cependant une partie de l'Inde : ils y 
avaient vaillamment combattu l'Angleterre. Une dynastie fatiguée avait laissé de 
nobles efforts s'épuiser en vain; une révolution sans pareille, au moins dans son 
histoire, avait ensuite agité la France; l'Europe, armée contre elle, l'avait contrainte 
à resserrer ses forces : elle dut abandonner à peu près les mers et ses domaines loin- 
tains. Désorganisée, sans crédit, elle repoussa le choc de toute l'Europe, avec cette 
énergie que les peuples affranchis possèdent et que quinze ans de despotisme pou- 
vaient seuls lui ôter. Ce despotisme stérile ne lui rendit pas sa place au soleil de 
l'Asie; il associa seulement à ses échecs les peuples qu'elle opprimait, et tant qu'elle 
les opprima. Les Anglais ne virent plus dans l'extrême Asie d'ennemis qu'ils pussent 
redouter. Ils avaient déjà, en 1762, aidés par les Chinois, toujours hosliles aux 
Espagnols, occupé Manille; Formose avait vu leurs comptoirs succéder à ceux des 
Hollandais; en 1785, ils avaient pris Poulo-Pinang; en 1795, Malacca, Ils avaient 
contre la France, en 1802 et 1808, tenu garnison à Macao; puis, en 1811 , annexé 
les Indes hollandaises, tombées avec la Hollande sous le joug français. En 1816, ils 



(1) On poiirrail en imat;incr nn plus coni|)lol. Ce serait peut-être au tour du gouvernement français de s'en 
occuper. 11 trouverait, sans sortir de Paris, l'honinie le plus capable de mener à bien cet immense travail. 



94 TEMPS MODERNES. 

les rendirent h leurs vrais maîtres: mais, en 1818, ils fondaient Singapour sur un 
Ilot qui ne comptait alors que deux cents habitants, et faisaient, en 1825, recon- 
naître celte possession par la Hollande et par un prince malai. 

Les progrès des Anglais dans l ïnde avaient inquiété les Chinois, Leurs établisse- 
ments à 31alacca leur paraissaient une entreprise ou tout au moins une menace contre 
l'empire. Les Chinois, toutefois, montraient une grande prudence dès quïl s'agissait 
de rinde ou des États voisins. 

En 1815, les Anglais ayant envahi le Népaul, le rajah ou roi de Gorkha implora 
contre eux le secours de la Chine, dont il était tributaire. Il s'adressa aux autorités 
chinoises du Thibet, leur représentant qu'après avoir envahi le Népaul la Compagnie 
s'attaquerait au Thibet. Une correspondance cauteleuse et craintive de la part des 
Chinois s'ensuivit. Les Anglais s'expliquèrent nettement. Des envoyés gorkhas furent 
reçus dans le Thibet avec hauteur, et renvoyés sans secours. On demanda cependant 
aux Anglais de retirer du Népaul le résident qu'ils y avaient établi : ils s'y refusèrent, 
mais ne paraissent point avoir contesté la suzeraineté de la Chine sur cette partie de 
ITnde. 

Les Anglais, c'est-à-dire la compagnie qui, jusqu'en 1834, coiiserva le monopole 
du commerce anglais en Chine, avaient élevé des factoreries à Amoy, à Fii-tme^ 
(Foochow), à Canton. C'est à Canton que se fit surtout un commerce que les maîtres 
de la Chine voulaient reléguer aux extrémités de leur empire. Le monopole de la 
Compagnie rencontrait là le monopole de ces marchands, qualifiés de Hongs par les 
Européens, riue le gouvernement autorisait seuls à commercer avec l'Europe, les 
rendant responsables, d'ailleurs, de tout ce que les Européens pourraient faire. Pen- 
dant quelque temps on n'avait même autorisé qu'un seul de ces marchands, comme 
en 1725 on avait limité à vingt-cinq le nondjre des navires (jue le port de Macao 
(levait recevoir chaque aniK'e. Entre ces monopoles, il y avait place pour peu de 
progrès : le connnerce ne coinmenca vraiment à se développer que (piand le monopole 
de la Compagnie d'abord, celui des Hongs ensuite, eurent fait place à la liberté des 
transactions. 

Après 183 'i . lord Napier. sir J.-F. Davis, sir G.-B. Uobinson, se succédèrent en 
Chine. Le commerce et la politique soulevaient dans ce pays deux grandes Cjues- 
tions : celle de l'opium, particulière aux Anglais; celle de l'application des lois ou 
plutôt de l'illégalité chinoise aux Européens, commune à toutes nos nations. La 
Compagnie anglaise, en raison de ses traités avec la l"i-aiice et de la réserve prudente 
des Hollandais et des Espagnols, avait seule de I Opium à vendre. Cet opium ramenait 
dans rinde. et de là en Angleterre, l'argent (|ue la (]biiie souliie à l'Europe en 
échange de la soie. Le gouvernemcid rliinois voyant l'argenl dispai'aili'e . remplacé 



GUERRE DE 1840. 95 

seulement par une drogue inutile au moins el souvent dangereuse, repoussa l'opium, 
que la Compagnie et le gouvernement anglais protégèrent faiblement. En 1830, ce 
commerce fut interdit; on le défendit bientôt sous peine de mort : il s'en lit toutefois 
près de Canton une immense contrebande. En 1839, le vice-roi du Kwafi-tbn , Lin, 
contraignit M. Eliiot, surintendant du commerce, à se faire livrer et à détruire de 
l'opium pour une valeur de 50 millions. Les Anglais évacuèrent alors Canton, et le 
commerce de l'opium ne devint libre qu'après des guerres entreprises pour des 
causes nombreuses et toutes différentes de celle-là. 

Les Cbinois prétendaient avoir juridiction sur les Européens : la différence des 
civilisations et des lois, la malveillance brutale des autorités indigènes, rendaient 
cette prétention inadmissible; la faiblesse et les bésitations de l'Europe la firent tou- 
tefois souvent accepter dans la pratique. 

Le gouvernement chinois, profondément hostile aux Européens, excitait contre 
eux la populace des grandes villes, de Canton surtout; des crimes odieux étaient 
chaque jour commis contre nous; on n'en obtenait la répression que rarement et 
qu'après des démonstrations coûteuses; encore arrivait-il (pi'au lieu des vrais cou- 
pables on châtiât simplement des honmies condamnés déjà, pour d'autres causes. Un 
vice-roi de Canton alla, en 1849, jusqu'à faire assassiner le gouverneur de Macao. 
Ni l'Angleterre, ni l'Europe, ne recherchent en général les guerres lointaines : elles 
supportent les injures des Barbares avec une patience que la réputation de leur cou- 
rage peut seule leur permettre : le Maroc, opprobre du monde, est là pour le prouver. 
La patience la plus grande a cependant un terme : Alger a dû l'apprendre ; d'autres 
le sauront sans doute un jour. 

En 1810, la Chine reçut des mains de l'Angleleric sa première leçon : Chusan lut 
occupé, Tyen-tsin visité (1), et un traité fut conclu à Canton par M. Eliiot. Loin 
d'exécuter le traité, le gouvernement chinois mit à prix la tète de l'ambassadeur, et 
la guerre fut reprise. 

En 1841, Chusan fut un instant évacué; mais les forts de la rivière de Canton 
furent enlevés : il y eut une trêve suivie de trahison, et Canton menacé dut se racheter 
pour 30 millions. Ce ne fut pas la fin : Amoy, Cliang-haï, Nin-po (Ningpo), Cha-pv, 
"WK-Sbn (Woosoong), furent pris; on remonta le Yan-tso kyan; Tmen-kyan fut 
enlevé ; les Anglais se présentèrent devant Nankin. En avant de Canton, à Nin-po, à 
Tmen-kyan, la résistance avait été courageuse : un ennemi mal armé et mal con- 

(I) De grands Iravaiix furent peu après, en 1841 , entrepris pour mettre en étal de défense les forts de Takou. 
Je mentionne ici ce fait, qui m'avait échappé lorsque j'ai parlé de ces forts en faisant le récit de la dernière 
campagne. 



90 TEMPS MODERNES. 

duit, loin de reculer devant la mort, avait plus dune fois cherché dans le suicide 
l'oubli de sa défaite. Devant Nankin, sir H. Poltinger traita : la Chine dut payer un 
peu plus de 105 millions; en outre de Canton, les ports d'Amoy, Fb-tmeb-, Nin-po et 
Chang-hai furent ouverts ; le monopole des Hongs cessa d'exister ; le trente-deuxième 
parallèle nord fut la limite assignée aux navires anglais : quelques garanties territo- 
riales furent prises; Hong-kong gardé fut colonisé en 1846. La rage des autorités 
réagit contre le traité : à leur instigation, des émeutes eurent lieu; en 1847, on dut 
enlever de nouveau les forts dits du Bogue, et menacer encore Canton. Les Européens 
étaient relégués sous les murs de cette ville dans une sorte de Ghetto, et comme à 
Constantinople dans l'ignoble faubourg de Fera. Ils obtinrent que la ville leur serait 
ouverte deux ans plus tard. En 1848, il veut à Chang-hai des désordres qui firent 
éclater Ténergie du consul R. Alcock; enfin, en 1849, une nouvelle démonstration 
dut être faite à Canton. 

En 1844, cependant, les États-Unis avaient envoyé en Chine Caleb Cushing. La 
même année y vit paraître l ambassadeur français Lagrenée, qui obtint, en faveur du 
christianisme , un édit plus agréable aux chrétiens français qu utile aux chrétiens 
chinois. Cette ambassade n'en fut pas moins très-utile à la France, dont elle déve- 
loppa le commerce et à laquelle elle rendit sa place dans l'extrême Orient. C'est 
d'ailleurs toujours une chose excellente cjne de faire visiter des pays nouveaux , à 
défaut d'hommes très-spéciaux, par des hommes d'un esprit distingué : Lagrenée était 
de ceux-là, et rarement on vit un ambassadeur entouré de plus d'honnnes intel- 
ligents. 

En 1850, Tao-kwan mourait, laissant le tione à Illyen-fon , âgé de vingt ans. La 
haine de Tao-kwan passa plus vive à son successeur; il poursuivit ceux qui avaient 
traité avec nous : Canton dut être ouvert par la force ; les Anglais et les Français 
l'occupèrent; le vice-i'oi Yé alla terminer dans l'Inde une vie inepte et criminelle. Le 
Commodore américain Perry avait ou\crt le Japon : il était temps que les ambassa- 
deurs de l'Angleterre et de la France, comme ceux de la Russie et des États-Unis, 
résidassent à Pékin. Les imprudences du gouvernement chinois amenèrent les Fran- 
çais et les Anglais à Tyen-tsin (1). Un traité nouveau fut signé; on ne l'observa 
pas : quand les ambassadeurs parurent, l'année suivante, on leur ferma la route de 
Pékin; les marins qui les escortaient lurent battus et repoussés. Une expédition plus 
sérieuse dut se préparer en Euroj^e; j'en ai suflisamment parlé ailleurs : les détails 
d'une campagne qui n'est pas sans quelque gloire, et (pii plus qu'aucune autre sera 

(I) M. IMoix, ingénieur hydrographe, leva alors le cours du Poi-xo. Le gouvernement français laissa à 
r.\nglclerrc l'Iionneur (h' la publiralion de ce Iravail, iiui, par la suite, nous fui tros-ulile. 



TîïN-UIÔ. f . ; 97 

féconde, sont présents à tous les esprits. Pékin, la capitale de l'Asie, vit tlotter 
ensemble les drapeaux des deux premiers peuples de l'Europe; l'orgueil de la Chine 
fut vaincu, et l'empereur fugitif alla mourir de langueur au nord de la grande 
muraille : un enfant lui succéda, dont le règne porte le nom de Tbn-mo. La paix 
semble devoir se maintenir ; la marine anglaise a ouvert le Yan-tso kyan ; le com- 
merce l'a envahi; ses progrès rapides dépassent tout ce qu'on pouvait attendre. 11 
n'y a qu'une ombre à ce tableau : la rébellion des Taï-pin, qui bientôt, sans doute, 
sera vaincue. ' , > . 

C'est vers la fin du règne de Tao-kwan, et pendant les débuts de celui de Ulyen-fon, 
que se dessina et qu'éclata cette rébellion. Un maître d'école étranger aux sociétés 
secrètes du Nénuphar et de la Triade, et à demi chrétien, inventa une religion, refit 
la Bible, se déclara frère de Jésus-Christ, et, avec l'aide de quelques Myao-tso et de 
quelques pirates chassés de la mer par les marines européennes, commença une lutte 
qui eut d'abord pour théâtre les montagnes du Rwan-si et des provinces limitrophes. 
Bientôt les rebelles, vainqueurs dans divers engagements, gagnèrent le centre de 
l'empire : ils s'emparèrent de WK-tmari et de Xan-kao. Leurs entreprises sur le nord 
échouèrent devant la cavalerie tartare; mais ils descendirent le Yah-tso, prirent 
Nankin , Tuien-kyan , Sîf-tmes , un grand nombre d'autres villes , occupèrent même 
Chang-hai , et n'en furent chassés que par les Français. Ils ne songeaient point à 
rétablir les Min , mais bien à fonder une autre dynastie ; ils avaient repris les che- 
veux longs, et devaient à cela le sobriquet de Tmah-mao, ou longs cheveux. Leur 
patriotisme ne s'est montré que par le massacre des Mantchous, et leur religion que 
par le pillage des temples. Partout ils ont opprimé ou massacré les populations , 
ravagé les cultures, coupé les arbres, saccagé et brûlé les villes. Battus ici, victorieux 
là, ils ont changé de place plus encore qu'ils ne se sont étendus. La Chine a fait pour 
les combattre appel à l'assistance européenne : cette assistance la sauvera , et il est 
impossible que le service rendu par nous et ce rapprochement qui nous fera mieux 
connaître restent stériles dans l'avenir. Après quatre mille ans, l'histoire de la Chine 
recommence, éclairée de lumières nouvelles. Puisse-t-elle être heureuse et longue! Je 
lui dirai, pour ma part, ce que la Chine répète à Tb-n-mô : « Wan-SKé! » Vivez et 
régnez dix mille ans! 




Le court exposé, que je termine ici, du passé de la Chine, ne saurait être toujours 
trouvé d'accord avec les ouvrages qui l'ont précédé et dans lesquels on doit voir les 

43 



98 TEMPS MODERNES. 

sources de cette histoire : la cause en est que , sur les points même capitaux , les 
ouvrages chinois ou européens, originaux ou de pure érudition, sont loin de con- 
corder toujours ; qu'entre des témoignages ditïérents , j'ai dû choisir ceux que mes 
faibles lumières m'indiquaient pour les plus vraisemblables et les mieux appuyés. 
Si j'eusse présenté l'échafaudage de mes preuves incomplètes, si je l'eusse discuté, 
j'aurais fatigué mes lecteurs et manqué mon objet : je l'aurai, au contraire, pleine- 
ment atteint si j'ai réussi à donner quelque intérêt à l'histoire trop dédaignée d'un 
peuple mal connu; si j'ai pu, pour faiblement que ce soit, attirer vers la Chine une 
attention qu'on lui accordait jadis et dont elle est plus digne que l'indifférence 
actuelle ne veut le croire. 



"■^'u.:.:. NOTES 



LISTE DE QUELQUES NOMS DE RÈGNES 

ET DES NOMS POSTHUMES ATTRIBUÉS AUX EMPEREURS CORRESPONDANTS. 



Noms de règnes. Noms poslliiimes. 

Khoubilaï Tao-yucn .... UJo-tSK. 

Le fondateur des Min .... Xbn-WK Tai-tSK. 

Le dernier des Min Tsbn-tmen .... Xwai-ts«fi. 

Le fondateur des Tsin. . . . ïyen-min .... Tai-tsir kao Xwan-ti. 

Le deuxième Tsin Tycn-tsbn, Ts^n-to. . Tai-ts«n wen — 

Le troisième — lUun-lmi .... UJo-tSK tman — 

Le quatrième — Kan-mi Ulen-tSK jen — 

Le cinquième — Y«n-tiuen .... Ulo-tsbn myen — 

Le sixième — Kyen-lbn Kao-tsbn mun — 

Le septième — Kya-kin Jen-tsbn jbei — 



Je n'ai pas les noms posthumes des suivants. Dans le cahier précédent, j'ai écrit 
par erreur Kin-man comme le nom posthume de Tao-kwafi. Cette erreur maladroite 
provenait d'une note prise, en Chine, très à la hâte et sous la dictée de mon lettré. 
A la suite des autres noms posthumes, dans la Chronologie, et au nom de Tao-kwan, 
il y avait Kin-maîï, c'est-à-dire actuellement régnant. En me reportant aux caractères, 
j'ai reconnu ma distraction, que je m'empresse de corriger. Elle est ridicule; mais 



100 NOTES. 

que le sinologue qui n'a jamais eu de distractions et ne s'est jamais trompé me jette 
la première pierre. 



DIVISION TERRITORIALE. 

La Chine comptait : 

Au temps des Xan, 120 kyun-kwo, 241 xeb-kwo, 32 tao, plus de 1 300 myen-pa; 
Au temps des Xan orientaux, 30tmeb% 105 kyun-kwo, 1 180 districts pourvus de 
diverses dénominations; 
Au temps des Tsin, 19 tiuen, 172 kyun. 1 231 myen ; 
L'empire des anciens SbTi, 22 tuieb, 268 kyun, 1 3 il luyen; 
L'empire des Tsi, 23 tmeb-, 380 kyun, 1 454 myen ; 
L'empire des Wey, 113 tmeb, 522 kyun, 1 4G2 myen : 
Au temps des Sui, 9 tmeb, 190 kyun, 1 248 myen ; 

Au temps des Tan, 10 tao. 15 fb, 331 tmeb, etc. ; et, plus tard, 6 tao, 100 fb ou 
districts de même importance, etc. ; 

Au temps des derniers Sbû, 20 Ib, 62 fb. 1 290 myen; 

L'empire des Lyeb, 5 tao, 180 fb, tmeb, etc.. 219 myen; 

L'empire des Kin, 25 Ib, 30 fb, 155 tmeb. et plusieurs centaines de myen; 

Au temps des Yuen, 10 tao, 39 fb, 188 Ib, 62 tmi-li-tmeb, 316 tan-tmeb, 10 dis- 
tricts de diverses dénominations, 1 126 myen; 

Au temps des Min, 15 tao, 162 fb, 260 tmeb, 1 183 myen, 103 districts divers. 



EXPLICATION RELATIVE AUX TARLEAUX CHRONOLOGIQUES. 

Je crois nécessaire de rappeler que les Chinois divisent le temps en périodes de 
soixante années. Sur le tableau général des dynasties, ces cycles sont numérotés en 
haut des rectangles, de 1 à 73. Sur les autres tableaux, on retrouve les numéros de 
différents cycles. Dans le bas des rectangles du grand tableau, j'ai placé les siècles 
chrétiens. Les chiffres insérés dans les rectangles se rapportent toujours aux cycles: 
ils représentent le nombre d'années dont la date de l'établissement d une dynastie 
ou de sa chute dépasse le cycle précédent. Ainsi 17 après le cycle 63 se lira 63 . 17. 
ou 63 cycles et 17 ans. Dans les tableaux de chronologie concordante, la dynastie 
principale occupe le rectangle ou bande qui est en haut. Les dynasties contempo- 
raines sont placées au-dessous, avec la date cycliiiue de leur début et de leur fin. Je 
li ai pas mis les dates européennes dans ces derniers tableaux. 



MONNAIES ANCIENNES 




Monnaies chinoises. — Types anciens. 



L'invention de la monnaie remonte, en Chine, à la plus haute antiquité. Les 
monnaies métalliques ont consisté presque exclusivement en pièces de cuivre bat- 
tues ou fondues dans un moule, quelquefois avec addition de sable ou d'autres corps 
étrangers. On n'est pas arrivé d'abord à la forme ronde, qui est évidemment la 
plus commode. Quelques-unes des premières monnaies paraissent rappeler d'an- 
ciens outils dont elles représentaient la valeur ou qui servaient eux-mêmes de 
monnaie : c'est ainsi que dans le Kordofan on fait usage de pièces de fer de diverses 
dimensions, appelées hachchach ou bêches, parce qu'elles sont de véritables fers de 
bêche ou en ont la forme. 

La Chine a eu aussi des monnaies non métalliques, de cuir surtout et de papier. 
Le papier-monnaie est ancien en Chine, et descend à la représentation de la valeur 
la plus ijifime. 

Aujourd'hui la monnaie usuelle est le tsyen, de la valeur d'un demi-centime, percé 
au milieu et mis en enfilades de cent et de mille tsyen. Les Européens appellent cette 
monnaie sapèque et cash. 

Des lingots d'argent d'une, deux ou plusieurs onces servent aux échanges plus 
Importants : leur forme est celle d'un petit bateau; on les nomme yuan-pao. 

Je vais donner, d'après un traité chinois (i), l'iconographie et la description de 
quelques-unes des monnaies les plus intéressantes. Les plus anciennes sont fort rares 

(1) Ce traité, intitulé Tsijen-tchu. qui résume en quatre volumes les travaux de dix. savants chinois, a été 
mis en ordre par Tciiaù Isoun-i, de Souù-kyaù fou, en la neuvième année de Tao-kwaù (1830). 



102 MONNAIES ANCIENNES. 

el se vendent à des prix Irès-élevés : il y en a qui valent, je crois, jusqu'à 1 500 francs. 
Il en existe beaucoup de fausses dans le commerce, et il est difficile de les recon- 
naître. Les Chinois ont reproduit à l infîni, avec un art extrême, tous les objets, 
vases, bronzes, monnaies, qui possèdent quelque célébrité et qui étaient susceptibles 
d'être ainsi imités. Un grand nombre de ces contrefaçons existent, dans les collec- 
tions particulières, en Chine, au Japon et en Europe. ■ : [■ 

On assure que Nyao-wan, quatrième descendant de Syen-yuan, après cent ans 
de règne mit en circulation les premières monnaies de cuivre. Elles étaient longues 




de I pouce (tsun) et 7 lignes (fen) (peut-être du pied décimal des Tuick, égal 
à 0'". 31962); leur largeur à la partie moyenne était de 9 lignes, et en bas de 
1 pouce; elles pesaient 1 tsyen et 3 fen. 
lllun-wah, en la quarante-huitième année de son règne, émit une monnaie dont 




les dimensions étaient : longueur, 2 tsun , largeur, I tsun 2 fen à la partie moyenne; 
largeur en bas, 1 tsun 3 fen. 

Sous la dynastie des Ulya, depuis Yu-wafi jusqu'à son dix-septième successeur, on 



TYPES ANCIENS. ; 103 

eut deux monnaies différant seulement par l'inversion de l'exergue. Leur longueur 
était de 2 tsun 1 fen, et leur largeur de 1 tsun 3 fen. 




Tari-wan, premier prince de la dynastie des Ulan, mit en circulation la pièce ci- 
jointe, longue de 2 tsun. 




104 MONNAIES ANCIENNES. 

A l'époque de cette dynastie, un prince appelé Tin-k^n, maître d'une partie de la 
Chine, émit des pièces d'une forme bizarre, longues de 3 tsun 5 fen, larges à leur 
partie moyenne de 9 fen, et du poids de 1 once et 3 tsyen. 




TYPES ANCIENS. 105 

Sous les Tsin, il fut émis une monnaie ronde du diamètre de 1 tsun 3 fen , portant 
comme exergue les mots Pan-léan, dont le sens est demi-once. 



m 



J LA 



Au début des Xan, sous Kao-tsb-, on retrouve une monnaie analogue à la précé- 
dente, et appelée le^-pan. Bien qu'elle portât en exergue les mots Pan-léan, elle pesait 
moins d'une demi-once. Les Xan orientaux émirent le leK-sye^, sur lequel on lisait 
les mots Wb-tiuu, dénomination dont le sens est difficile à saisir. 




Sous la dynastie des Tsin, postérieurs aux Xan, on remarque une monnaie dont 
l'exergue se lit Xb^o-tsyen, soit objet monnaie. 




Le fondateur de la dynastie des Tan émit une monnaie dont l'exergue se lit : Kai- 
yuan tKÎi-pao, plus facile à entendre qu'à traduire, qu'on pourrait peut-être rendre 
par[î.'oie de la fortune ou accès des trésors. 




106 



MONNAIES ANCIENNES. 



Les premières monnaies des SbTi étaient pareilles, sauf que le premier mot de 
l'exergue était remplacé par le mot Sun, nom de cette dynastie. Les dernières mon- 
naies émises sous cette famille étaient d'une forme allongée ; on les appelait tbù- 
kwa-pey, ou feuillets portatifs de cuivre. 11 y en avait de deux dimensions : les 



grandes avaient 3 tsun de longueur sur 1 tsun de largeur ; les petites avaient 2 tsun 
de longueur. L'exergue des grandes, dont je donne la figure, porte : Lifi-nnan h 
men-yun, soit : usage courant (cuirency) de Lin-nnan fb-, et Tmun b paé-Aven mon, 
soit : valant cinq centaines (de 70) de mon (=350 mon). Sur l'exergue des petites 
on lisait trois cents au lieu de cinq cents. 
Sous les Mongous Yuen, la monnaie portait : ïmi-yuen tbn-pao. 



Sur celle des Min, on lisait : Ta-tnn.n tbn-pao, ou, avec un nom de prince : X^Ei-Wb 
Ibfi-pao, etc., et sur le revers un chiffre indicatif de la valeur, soit 10, 5, 3, 2, 
1 (Isycn), et un caractère qui constituait la mai(|ue du fondeur. 





TYPES ANCIENS. 



107 




Je crois inutile de parler ici des monnaies de la dynastie actuelle. Les personnes 
que ce sujet pourrait intéresser en trouveraient une description très-savante et très- 
dctaillée dans le premier numéro du Journal of the Shonghai Ukranj and scienttfic 
Society, travail qui est dû à M. A. Wylie. 



HISTOIRE DU SOL 



Fleuves chinois. — Déviations du Xo. — Bouclies du Kvafi. — Côtes de la Chine. 



Parmi les cours d'eau qui traversent et arrosent la Chine , il en est deux sur les- 
quels l'attention se porte tout d'abord : le Xwan-xo, ou le fleuve Jaune, et le Yan-tso 
Kyafi; connu je ne sais pourquoi, en Europe, sous le nom de fleuve Bleu. Les Chinois 
l'appellent aussi Ta-kyan ou le grand fleuve, et simplement Kyari ou le fleuve; ils 
désignent souvent aussi le Xwan-xo par la seule appellation de Xo : ce mot a le même 
sens que celui de Kyan. Peut-être ces mots sont-ils les représentants de deux anciens 
idiomes monosyllabiques fondus dans la langue chinoise actuelle : ils s'appliquent 
l'un ou l'autre à presque tous les cours d'eau de la Chine; mais, employés seuls, ils 
désignent essentiellement les deux grands fleuves de l'empire , comme le seul mot 
latin Urbs servait à rappeler la ville de Romulus, devenue la capitale des Césars. 

Le plus renommé de ces deux fleuves, c'est le fleuve Jaune : c'est, en effet, sur 
ses rives que, vingt-deux siècles avant le Christ, Yu le Grand, souverain d'un petit 
État, fonda la dynastie, plus célèbre que puissante, avec laquelle on fait aujourd'hui 
commencer l'histoire de l'empire. Le Kyan était alors presque la limite des peuplades 
chinoises , et les provinces méridionales de l'empire actuel n'étaient point connues. 

Une inondation terrible avait précédé le règne de Yu le Grand ; ce fleuve rapide et 
redoutable, dont Yu colonisait les bords, et qu'il s'efforçait de contenir, y avait eu la 
plus grande part sans doute. Ce grand désastre, l'histoire de ses déplacements et de 
ses fureurs, est l'histoire même de la Chine, et les ruines qu'il a faites l'ont rendu 
plus célèbre que le Kyan n'a pu le devenir par la seule vertu de ses bienfaits. 



110 HISTOIRE DU SOL. 

Les géographes attribuent au fleuve Jaune un développement total de 2200 milles 
de 60 au degré. Ce fleuve, supérieur au Danube, à l'Indus et au Gange, égale donc 
à peu près le Volga ou le Nil. Le Kyan, plus digne d ètre comparé à ce Nil ferlili- 
sateur. atteint une longueur de 2800 milles ; plus grand que le Yenissei , quatre fois 
Itlus grand que le Rhin , inférieur seulement au Mississipi et à l'Amazone, il n'a pas 
de rival dans l'ancien monde. 

Les grands fleuves, dans la partie inférieure de leur cours, traversent ordinaire- 
ment des plaines qu'ils ont formées, que de temps à autre ils inondent, que con- 
stamment ils déchirent pour se frayer de nouvelles routes. A peu de distance de la 
mer, les eaux fluviales, plus lentes, s'étendent et se ramitient: l'importance de leurs 
canaux varie incessamment comme leur nombre : toutefois . ceux qui se sont le plus 
creusés s'emparent peu à peu de toutes les eaux , et il semble que pour les fleuves le 
nombre des bouches aille en diminuant. C'est ainsi que le Rhône et le Nil en ont 
compté sept, et n'en comptent plus (jue deux ; la branche orientale du Nil va même 
aujourd'hui se comblant, et l'on peut entrevoir l'époque où il n'aboutira plus à la 
mer que par un seul canal. 

Égaux aux plus grands fleuves de la terre , les fleuves chinois ont subi des vicis- 
situdes pareilles; l'analogie suffirait à le faire admettre, l'histoire chinoise le dé- 
montre. Les détails dans lesquels je vais entrer, liien qu'assez nouveaux pour l'Eu- 
rope, sont familiers aux Chinois instruits. Si les sciences positives ont peu progressé 
dans ce pays , l'étude de ses antiquités s'y est poursuivie toujours avec zèle et avec 
fruit. Les résultats obtenus par l'érudition cliinoise peuvent être admis en Europe ; 
ils doivent même y être préférés toujours à ceux auxquels nous arrivoiis nous-mêmes 
par l'étude de textes difficiles à entendre, et auxquels les Chinois peuvent joindre les 
traditions locales et l'examen direct du pays. C'est ainsi que, malgré des recherches 
très-laborieuses et très-savantes sur le sujet même que je vais aborder, Edouard Riot 
n'en avait saisi que peu de traits. Il n'est que trop souvent en désaccord avec la géo- 
graphie générale publiée par le gouvernement chinois. Il a eu la gloire d'ouvrir à 
la science des routes très-nouvelles, mais il n'a souvent rencontré (jue des documents 
imparfaits. 

Voici ce que nous apprend sur le fleuve Jaune la géographie hislori(iue chinoise. 
Après la grande inondation, au temps de Yu le Grand . le Xwan-xo se dirigeait, à 
partir d'un point situé au nord de remplacemeiil ;i( luel de Xo-nan fj. (ville fort an- 
cienne d'ailleurs, et dont on fait la capitale de Fî.-nii . personnage anté- historique 
et cssenliellemenl fabuleux), sur les points actuellement occupés par WK-tiui et 
Tiiian-t(». Arrivé un [)eu au sud de Tiiian-tn . il formait deux l)ras, dont la direction 
moyenne était le nord-esl, et ipii tous deux se jetaient dans le golfe de Tiiii-li. Le plus 



DÉVIATIONS DU XO. 111 

septentrional, appelé le Xo, suivait, entre les positions actuelles de Tyen-tsin et de 
Ta-ki;, la direction du Pei-xo actuel; un peu plus au sud, il donnait naissance à un 
embranchement secondaire dirigé de l'ouest à l'est et appelé Illi-xwan. Le bras mé- 
ridional, cpii aboutissait au sud du llli-xwan, portait le nom de Ta (nom qu'il ne 
faut pas confondre avec Ta, grand). Plus au sud coulait le Tsi, dont les eaux ne se 
mêlaient point avec celles du Xwan-xo (planche 1). Sous la dynastie des Illan, le bras 
principal ou septentrional suivait la même direction; il n'est plus cjuestion ni du 
Uli-XAvan, ni du Ta. Un bras méridional , parti de près de Wb-tuii , se dirigeait sur 
Tsi-nin et se confondait avec le Tsi , pour atteindre la mer. Le Tsi doit être identifié avec 




Planche I . 



le fleuve actuellement appelé Ta-Tsifi ou le grand Tsiù, par opposition au petit Tsin 
qui en est voisin. 

Au temps de Gonfucius (planche 2), le bras septentrional se divisait pour former une 
île allongée, comprenant les villes le \Y>.-kyan, Kao-lah et Syun ; du point de division 
partait un embranchement moins important , ciui était le Ta , à peu près parallèle au 
Tsi , plus méridional enfin ciue le Tsi , et partant du sommet du grand delta, près de 
l'emplacement actuel de Wb-tmi; un embranchement peu considérable peut-être se 
dirigeait vers l'est et allait se jeter dans une rivière qui, se dirigeant vers le sud-est, 
portait ses eaux au Xway; le Xway lui-même communiquait avec le grand Kyah par 
un canal naturel appelé Tsyen-kK. Ainsi, dès ces temps reculés, le canal impérial, 
dont l'établissement est attribué à la dynastie des Yuen , existait déjà en partie ; il 
est possible, toutefois, qu'il ne fût ni navigable, ni constamment alimenté. Au temps 
des Xan, c'est-à-dire vers le temps du Christ (planche 3), les deux bras du fleuve 
étaient les mêmes qu'au temps de la dynastie des Ulan. Le bras septentrional donnait 




Planche 2. 



DÉVIATIONS DU XO. 113 

naissance à deux embranchements secondaires qui aboutissaient entre les embou- 
chures des deux bras principaux , et portaient les noms de Tmun-tmi du nord et de 
Tmun-tmi du sud. 




Planche 3. 



Vers les troisième et quatrième siècles de notre ère , le fleuve Jaune suivait exclu- 
sivement la direction du Tsi, qui passait un peu plus au nord de Tsi-nan. 
Sous les Sb'û (planche 4), vers le onzième siècle de notre ère, le fleuve Jaune 




Planche 4. 



arrivait encore par deux bras, appelés simplement du nord et du sud, dans le golfe 
de Tmi-li ; le bras septentrional paraît avoir subi peu de déplacement. 

De ces deux bras, celui du sud subsistait seul au temps des Kin, dynastie tartare 
établie au nord du Kyah , tandis que les derniers S«n occupaient le midi de la Chine. 

15 



114 HISTOIRE DU SOL. 

D'un point situé un peu à l'ouest de Tbn-pin fs partait alors un embranchement dont 
le canal impérial suit aujourd'hui la direction (planche 5). 

Enfin, sous les Yuen, le fleuve Jaune avait pris la direction actuelle et venait con- 
fondre ses eaux avec celles du Xway : il a depuis varié quelcjuefois encore ; il y a peu 
d'années même, et, je crois, en la première année du règne du dernier empereur, 
c'est-à-dire il y a environ treize ans, il a repris sa course sur le Tsih par l'ancien Tsi, 
mais sans pour cela abandonner complètement le Xway, dans le lit duquel je crois 
même qu'il est entièrement revenu en ce moment. ; 




Planche 5. 



Le Kyan, bien que moins rapide, a eu aussi ses variations; l'histoire s'est moins 
attachée à en conserver le souvenir. Toutefois, le IllK-kin parle de trois Kyan ou de 
trois bouches du fleuve actuel, à savoir : celle du nord, celle du milieu, et la princi- 
pale située au sud des deux autres. Le savant M. Edkins a publié sur cette question, 
dans le Journal of Ihe north China brandi of the R. A. S., cahier de septembre 18G0, un 
mémoire du plus haut intérêt. Il considère comme la branche principale, vers le 
temps desXan, c'est-à-dire vers l'époque de la venue du Christ, le Tmo-kyan, indiqué 
comme tel par l'auteur de l'ancien dictionnaire intitulé Illwo-Aven, qui place son em- 
bouchure près de Kwei-tiui, aujourd'hui Ulao-kin, ville située entre Xafi-tmeK, capi- 
lale de la province nommée, d'après l'ancien fleuve, Tmô-kyan, et le port de Niîi-po. 



BOUCHES DU KYAN. 115 

M. Edkins pense que c'est à tort que quelques modernes ont regardé la rivière de 
Xan-tmeK, appelée Tsyen kyan, comme l'ancien Tmo kyan. Le lac Tai formait autre- 
fois, comme l'indiquait alors son nom, cinq lacs : le Tmo, venu de près de Tmi-tmey 
actuel, par les positions actuelles de Nin-kwo et Kw^in-to, traversait la partie méri- 
dionale de cet ensemble lacustre, tournait vers le sud, passait près des points actuels 
de Uli-môn et de Tan-si, et se jetait dans la mer à Yu-yao. ■ 

Le bras du centre, parti du lieu actuel de Wb-xv, se dirigeait sur la partie sep- 
tentrionale des cinq lacs par le point auquel se trouve I-iiiin, et formait deux bras, 




Planche 6. 



dont l'un, appelé Lycb-, débouchait au-dessus du Wb--SKn actuel, et l'autre, se portant 
vers le sud, aboutissait à Kan-py, qui est vraisemblablement le Kan-f« des voya- 
geurs arabes. On sait que la lettre P manque à l'alphabet arabe. 

Quant à la branche septentrionale, elle constitue le cours actuel du Kyan. .l'ai 
cherché à exprimer, à l'aide d'une petite esquisse (planche 6), les idées qui res- 
sortent du mémoire de M. Edkins, mémoire qui n'est pas accompagné de carte. .le 
n'ai appuyé les opinions que je viens de présenter relativement aux cours anciens des 
deux grands fleuves de la Chine que sur les résultats de la critique chinoise ; mais les 
fleuves écrivent eux-mêmes leur histoire, et c'est l'étude même du sol qui nous fera le 
mieux apprécier le degré de confiance que mérite la tradition chinoise. La tradition 
nous a montré le fleuve Jaune se portant tour à tour au nord et au sud du lllan-t>;n. 



116 HISTOIRE DU SOL. 

s'unissant même au Kyan par un canal naturel, analogue au Casiquiare qui lie l Oré- 
noque à l'Amazone. 

L'étude du sol, loin de contredire cette donnée, la confirme singulièrement : la 
partie rocheuse de la péninsule du Ulan-tb-fi, en effet, s'élève isolée entre une mer à 
demi comblée et de vastes plaines d'alluvion qui la bornent au nord-ouest, à l'ouest, 
au sud. et la séparent entièrement des autres massifs montagneux de la Chine; on 
peut admettre même que, dans des temps plus anciens que l'histoire, la chaîne gra- 
nitique du Ulan-tbh ou du mont Tai s'élevait seule du sein des mers et formait une île 
que de lentes alluvions ont réunie au continent. Les immenses apports reçus par le 
golfe de ïmi-li, comme l'absence de grands atterrissements à l'embouchure actuelle 
du fleuve Jaune, confirment encore les témoignages écrits, et des faits du même ordre 
doivent porter à admettre l'existence et l'importance ancienne du Tmô kyan, auquel 
seraient dus les grands atterrissements qui bornent le golfe de Xan-tmeb , le delta 
du Lyeb et du Kan-py kyan. démontrés par l'empiétement des terrains qui séparent 
ces deux canaux secondaires: enfin, le peu d'importance dans l'anticiuité du bras 
septentrional qui se déverse encore dans une sorte d'estuaire, et n'a pas donné nais- 
sance depuis plus de trois siècles à l'île de Tsbh-min , qui est comme le rudiment 
de son délia maritime. Dans aucune région de la terre, peut-être, la C|uestion si im- 
portante des atterrissements ne pourrait être étudiée avec plus de fruit qu'en Chine. 
Cette étude est facile à ceux mêmes qui ne peuvent connaître de ce pays que ses 
côtes; des circonstances malheureuses ne m'ont point permis de m'y livrer comme 
je le désirais. Puissent des observateurs plus habiles et plus autorisés cjue je ne 
l'étais entrer dans la voie féconde de ces recherches ! 

La surface du globe que nous habitons paraît l'éternel jouet des deux forces con- 
stamment en lutte : les feux de la terre qui élèvent les montagnes, les eaux du ciel 
qui refont des plaines. Les roches de fusion ignée, qui forment les cimes les plus 
hautes, sont comme le squelette et le support de nos continents, vont se décompo- 
sant sans cesse sous l'action du nuage humide, du torrent impétueux ou du glacier 
pesant et irrésistible; leurs débris roulent dans la plaine, et, charriés par les eaux, 
se réduisent et s'ai'rondissent de plus en plus. Les éléments dont ils se composaient 
se séparent bientôt : le sable quartzeux, plus pesant, s'arrête d'abord; l'argile légère, 
suspendue au milieu des eaux, continue à se mouvoir jusqu'à- ce que l'action lente 
de son faible poids ou le choc des flots (h? la mer la contraigne à se précipiter à son 
lour. Ainsi les plus petits fleuves roulent des galets; les fleuves moins petits portent 
du sable: les grands fleuves charrient cet épais limon dont se bâtissent les delta et 
tant d'îles, et à la surface duquel l'homme cullive ses champs les plus féconds, élève 
ses plus riches cités. 



COTES DE LA CHINE. 117 

Dans une mer tranquille, le limon se dépose lentement à l'embouchure du fleuve 
qui l'a porté; si le fleuve est endigué, ses atterrissements suivent d'ordinaire une 
ligne droite. D'après M. Élie de Beaumont, le delta du Mississipi s'allonge ainsi de 
près de 1 200 pieds par an. 

Soulevé par de fortes marées, le limon est étendu sur de plus vastes espaces ; enfin 
les grands courants maritimes peuvent l'entraîner au loin : c'est ainsi que les apports 
de l'Amazone sont portés jusqu'à l'Orénoque. On peut habituellement regarder l'eau 
des fleuves limoneux comme chargée d'une quantité de limon égale à 7200 son 
poids, et l'on peut admettre que le niveau des particules de ce limon s'abaisse en eau 
calme d'environ 2 pieds par heure; la mer en est encore chargée à 30 lieues de Tem- 
bouchure du Gange et à 100 lieues de celle de l'Amazone. 

Enfin, on regarde l'élévation des terres arrosées par le Nil comme égale à 4 pouces 
par siècle pour la partie supérieure du cours de ce fleuve, et à 2 pouces pour le delta, 
et l'on attribue au Gange le transport annuel de 180 millions de tonneaux de terre 
(supposée sèche) qui s'étalent dans le fond du golfe du Bengale ou se perdent dans 
sa partie la plus profonde. J'ai cru devoir rappeler ces données afin de faire mieux 
apprécier l'importance des atterrissements qui se font dans le voisinage des fleuves 
et sur le littoral de la Chine , atterrissements que je suis porté à croire plus consi- 
dérables que ceux dont d'autres régions du globe sont aujourd'hui le théâtre. 

On pourrait diviser les eaux qui baignent les côtes de la Chine et reçoivent les 
apports de ses fleuves en deux bassins, dont l'un serait au nord et l'autre au sud du 
Ulan-tKÎi : le premier serait constitué par le golfe de Tmi-li et de Leao-tb-n, ou sim- 
plement du Pei-xo, auquel on pourrait rattacher le golfe voisin du Ya-lK kyan; le 
second comprendrait la mer Jaune et la partie septentrionale de ce que les Chinois 
appellent la mer orientale. 

Le golfe du Pei-xo reçoit encore aujourd'hui le Leao ou Lye« (1), le Pei-tah-xo, le 
Pei-xo, le grand et le petit Tsin, ainsi qu'un grand nombre de cours d'eau moins im- 
portants. Nous avons vu qu'à une époque reculée il recevait toutes les eaux du fleuve 
Jaune, et que plus tard il continua longtemps encore à en recevoir une partie. 
L'examen hydrographique de ce golfe vient encore ici à l'appui de la tradition chi- 
noise. Le golfe du Pei-xo se développe du sud-ouest au nord-est sur une longueur 
d'environ 250 milles de 60 au degré ; de Ta-kK ou de l'embouchure du Pei-xo aux 
îles Myao, c'est-à-dire dans une direction à peu près perpendiculaire à la première, 
il mesure environ 150 milles. Ce golfe, cependant, ne présente presque nulle part 
une profondeur de plus de 20 brasses; à 7 ou 8 milles de Pei-tan. il n'en a pas plus 



(1) Ce nom esl susceptible de ces ileux prononciations. 



118 HISTOIRE DU SOL. 

de 4: il n'en a pas plus de 10, à 55 milles des embouchures du grand et du petit 
Tsin, et l'on ne saurait évaluer sa profondeur moyenne à plus de 14 ou 15 brasses. 

M. Élie de Beaumont a montré que le Mississipi ne saurait combler le golfe du 
Mexique ; mais ce golfe est seize fois plus grand que celui du Pei-xo, et sa profondeur 
moyenne est de 500 brasses. Ce rapprochement fait voir qu'on peut entrevoir le 
comblement absolu, dans une époque fort éloignée, il est vrai, du golfe de Tmi-li 
et de Leao-tbû. 

Le golfe voisin dans lequel se jette le fleuve Ya-lK n'a qu'une profondeur à peu 
près double, et toute la côte septentrionale du lUan-tbh est bordée de hauts-fonds. 
L'eau du golfe du Pei-xo, qui a des marées de 9 à 10 pieds, est fort chargée de vase; 
il en est de même de celle de la mer située au sud du Ulan-t^h, et appelée pour cela, 
par les Chinois mêmes, mer Jaune. Le fleuve Jaune, qui s'y décharge, est trop rapide 
pour être navigable. Près du lac XbTi-tsi, à Tsin-kiah p^, il a, d'après Barrovv, une 
largeur de trois quarts de mille et une profondeur de 5 brasses. Son limon est trans- 
porté au loin ; les marées qu'il rencontre doivent s'élever, comme à l'embouchure 
du Kyan, à une hauteur d'environ 10 pieds. 

Le Kyah, ciui débouche dans un estuaire, et qui depuis quekiues siècles a formé 
à l'est de la rivière de Wv-s«n d'immenses atterrissements , en même temps qu'il 
élevait File de TsKh-min, longue de 32 milles et large de 5 à 10, a été remonté plu- 
sieurs fois par des officiers de la marine anglaise. M. le capitaine de vaisseau John 
^Yard. commandant YActc'on, qui l'explorait à l'époque des basses eaux, l'a trouvé 
profond encore de 9 brasses sous les murs de Wb-tman, c'est-à-dire au centre même 
de la Chine, et vers le milieu du cours du Kyan sa vitesse variait de 1 72 ^ nœuds; 
mais elle atteint en été 5 à 7 nœuds, ce qui constitue un courant que les navires 
européens remonteraient difficilement. 

Barrow attribue à ce fleuve le transport de 2000000 de pieds cubes de terre sèche 
par heure, soit de 496000000 de mètres cubes ou tonneaux (de volume) par an : ce 
serait plus de deux fois et demie et près de trois fois l'apport du Gange. Barrow, sup- 
posant à la mer Jaune une profondeur de 25 brasses, la considère comme devant se 
combler par ces atterrissements dans un espace de vingt-quatre mille ans; mais, en 
réalité, la mer Jaune est plus profonde que ne le croyait Barrow. Les cartes de l'ami- 
rauté lui donnent déjà 30 brasses à 120 milles du fond de la baie de Xan-tmcK et de 
l'ancienne embouchure du Tmo-kyah , qui est indiquée par un banc très-considé- 
rable. Entre le Kyah et le Xwan-xo, les fonds paraissent être plus grands, comme 
cela doit être si l'importance de ces grandes embouchures est toute moderne : il y a 
toutefois, entre les deux fleuves, un grand nombre d'îlots et de bancs qui, sur quel- 
ques points, s'étendent à GO milles de la côte, et sont coupés de petits canaux dans 



COTES DE LA CHINE. 119 

lesquels s'engagent les barques chinoises, et qui servent souvent de refuge aux 
pirates, comme d'autres canaux pareils donnent asile, sur les côtes du Brésil, aux 
négriers poursuivis par les croiseurs. Il me serait difficile de dire quelle peut être la 
profondeur moyenne de la mer Jaune, mais il ne me paraît pas qu'elle puisse être 
inférieure à 50 brasses. 



RECTIFICATIONS 



ADDITION AU RÉCIT DE LA CAMPAGNE DE CHINE. 



En parlant du guet-apens de Toun-tcheou, j'ai dit peu de mots des autres prisonniers. Ce qui 
les concerne est mal connu, sauf pour J. Ader, de Bayonne, officier comptable chargé du service 
hospitalier. Assailli par un grand nombre de Tartares, il se défendit avec un courage héroïque, 
ainsi que les soldats Ouzouf et Blanquet qui l'accompagnaient et un autre soldat nommé, je crois, 
Petit, qui fut grièvement blessé dès les premiers moments. Le colonel anglais Walker, attaqué 
de même et désarmé, mais monté sur un bon cheval, put regagner le camp anglais. J. Ader, 
au lieu de réclamer son assistance, lui avait demandé de songer seulement à l'armée, et de ne 
pas perdre un instant pour lui faire connaître le guet-apens qui la menaçait. J. Ader pouvait 
échapper aux Tartares; mais, décidé à défendre jusqu'au bout les voitures qu'il était chargé de 
ramener, il fut ramassé par l'ennemi, baigné dans son sang, et succomba bientôt. Il ne faut pas 
qu'un trait si honorable soit perdu pour l'histoire de notre pays et pour celle de l'armée de 
Chine. 




46 



ADDITIONS 



> RELATIVES AU COMMERCE 



Progrès commercial. — Alouvcment de quelques ports. — Cabotage européen. — Télégraphes. 
Banques. — Établissements coloniaux. 



PROGRÈS COMMERCIAL. 

Depuis la publication du premier cahier de cet ouvrage (Introduction), le tableau 
du commerce de la Chine et divers autres documents intéressants ont été publiés en 
Angleterre. Les progrès du commerce en Chine sont si rapides qu'on a peine à les 
suivre; que les indications que j'ai données, bien que peu anciennes, sont déjà 
fausses, et que celles qu'on va lire n'auront, dans un ou deux ans, qu'une valeur 
purement historique. 

Le mouvement commercial de la Chine s'était élevé, en 1862, à 60 9iG139 livres 
sterling, soit à environ 1 525 millions de francs. La contrebande doit ajouter beau- 
coup à ce chiffre ; de plus, le commerce de la soie était peu actif depuis trois ans. 

Ce chiffre se décompose ainsi : 

Canton 6 473 261 livres sterling. 

Amoy (I) 1 056 510 

Swatow 1 988 043 



(1) Je respecte ici l'orthographe commerciale des noms chinois; pour altérée ou fantastique qu'elle puisse 
être, elle est devenue une convention nécessaire. 



124 



ADDITIONS RELATIVES AU COMMERCE. 



Foochow 5 365 425 livres sterling. 

Hankow 6 189 952 

Shanghai 37 531 359 

Tienlsin et autres porls 2 341 589 



Les progrès de Sliangliaï seront facilement mis en lumière par les chiffres suivants, 
qui font connaître la valeur des importations et exportations, sous pavillon anglais et 
étranger, de ce port à diverses époques : 



Tonneaux entrés 
et sortis. 

i8i5 2 571 033 liv. st. 

1830 7 449 360 » 

1853 11 217 420 » 

1856 17 9M 280 » 

1860 23 589 417 » 

1861 23 961 019 827 000 

1862 37 531 359 1 447 000 



Le commerce de Shanghaï atteignait donc, en 1862, une valeur de près d'un mil- 
liard de francs. M. Layard, sous -secrétaire des affaires étrangères, évalue, d'après les 
rapports de consuls au courant des exagérations chinoises et dilTiciles à tromper, la 
population de cette ville à 1500000 habitants, ce qui dépasserait de beaucoup la 
population des villes chinoises les plus célèbres, leurs millions d'habitants n'ayant 
d'existence cjuc dans Timagination de quelques missionnaires peu éclairés. 

Dans la séance du 22 avril 1864 de la Chambre des communes, M. Layard n'a 
pas hésité à dire, en parlant de Shanghaï, que ce serait prochainement la capitale 
du commerce de l'Orient (Il bids fair to become soon the mosl important eity ofthe east). 



MOUVEMENT DE QUELQUES PORTS. 
On peut fournir les renseignements suivants sur le mouvement de quelques ports : 

Tientsin en 1862. 

A reçu 87 navires jaugeant 21 921 tonneaux, venant surtout de Shanghaï, appor- 
tant des cotonnades, des lainages, des verres à vitres, de l'horlogerie, et 3 613 caisses 
d'opium. Tientsin reçoit beaucoup d'opium chinois du Chen-si. 

Valeur do l'iniportation 2 215 946 livres sterling. 

— de l'exportation 155 643 

Droits de douane perçus 28 802 



MOUVEMENT DE QUELQUES PORTS. 



Newchwang. 

Ce port, sur la rivière LyeK, n'est fermé par les glaces que pendant quatre mois 
et demi, tandis que celui de Nicholaievsk, sur l'Amour, l'est pendant sept mois. On 
en tire surtout des huiles. En 1861, il a reçu 34 navires, et en 1862, 86 navires : 
on en attendait le double en 1863. 

La valeur des importations, en coton, opium et fer, en 1862, s'élevait à 
422 000 taels , et celle des exportations à 335 642 taels ( le tael vaut environ 
8 francs). 

Chefoo en 1862. 

A reçu 69 navires anglais, jaugeant 25 090 tonneaux, ou 178 navires de toute 
nation. 

Les importations et exportations anglaises ont atteint les valeurs de 231 328 et 
105 156 livres sterling. 

Foochow en 1862. 

A reçu 207 navires, jaugeant 97 885 tonneaux. • 
Les importations se sont élevées à 2 169 525, et les exportations, sur 206 navires, 
à 3 195 901 livres sterling. La douane a perçu 1 381 770 taels. 

Amoij en 1862. 

A vu décliner ses affaires; a reçu 484 navires, jaugeant 154 417 tonneaux. Il se 
fait près de ce port une contrebande considérable. 

Les importations britanniques ont été de 3 592 000 dollars, et les exportations 
sous pavillon anglais, de 2100 000 dollars. 

Swaioiv en 1862. 

A reçu 130 navires anglais chargés et 33 sur lest, en tout 62 965 tonneaux; plus 
85 navires étrangers. 
Les importations britanniques se sont élevées : 

Par navires anglais, à 3 589 686 dollars. 

Par autres navires, à. . i 829 362 

L'exportation totale s'est élevée à 3 143 960 dollars. 

Le commerce de ce port est notablement en progrès. On plante beaucoup de sucre 
dans les districts voisins. 



426 



ADDITIONS RELATIVES AU 



COMMERCE. 



Canton en 1862. 

A reçu 723 navires, jaugeant 253 146 tonneaux. 154 de ces navires étaient 
sur lest. 

L'importation, inférieure à celle de 18G1, en raison de la disette du coton, s'est 
élevée à une valeur de 2 412 515 livres sterling. Il a été exporté pour un demi-mil- 
lion sterling de soie de plus qu'en 1861. Il a été exporté 31 894 031 livres de thé 
(7 000 environ de moins qu'en 1861). Il a été vendu 3 913 piculs d'opium (contre 
1 363 en 1861). 

Tamsinj fFormoseJ en 1862. 

Navires anglais entrés, 15, jaugeant 2 746 tonneaux; sortis, 16, jaugeant 3036 ton- 
neaux. 

Importations, 273 765 dollars; exportations, 204 222 dollars; navires étran- 
gers, 27, jaugeant 6 176 tonneaux. " ' ' 

Kew-keang, sur le Yang-ise, en 1862. 
A beaucoup de passage sur Hankow. A vendu : 

Thé vert de Wooyuen (moyenne distance, 280 milles par eau), 14 373 933 livres; 
thé noir de Ningchow (250 milles par eau, 90 par terre), 7 757 560 livres; thé non 
préparé, 530 400 livres. Soit, en tout, 22 661 893 livres. On y achète de plus du 
papier et de la porcelaine. 

Hanliow, sur le Yang-tse, au centre de la Chine, en 1862. , 
Entrés et sortis, 1 462 navires, jaugeant 290 536 tonneaux. • (■•' -. ■ 

Imporlalioii (l'argont 3 417 894 tacls ou onces. 

— d'opium 1 133 caisses. 

Exportation de thé 28 846 u33 livres. 

On est sans détails sur Shanghaï et sur Ningpo. " ' ' ' 



La Chine a exporté, en 1862, environ 84 000 balles de soie. 

L'Angleterre a importé en Chine, en 1863, une valeur de 3 886 389 livres sterling, 
contrebande non comprise. Elle en a exporté, en 1862, une valeur de 12 137 095 li- 
vres sterling. 



TÉLÉGRAPHES. 127 

L'Inde (c'est-à-dire à peu près exclusivement Bombay et Calcutta) a importé en 
Chine mie valeur de 11 489 966 livres sterling, et en a exporté une valeur de 
1 119 401 livres sterling. 

De 1859 à 1863, l'Angleterre a expédié de l'argent pour une valeur annuelle 
moyenne de 2 522 101 livres sterling sur la Chine, et de 356 320 livres sterling sur 
les détroits. Marseille, en 1863, a expédié à ces deux destinations une valeur en 
argent de 632 480 et 407 564 livres sterling. 



CABOTAGE EUROPÉEN. 

La navigation côtière et fluviale de la Chine appartiendra bientôt exclusivement 
aux navires européens, les navires chinois ne faisant guère qu'un voyage dans le 
nord par an et ne trouvant pas d'assureurs. Plus de soixante bâtiments à vapeur 
sont employés sur les côtes et les rivières de la Chine. Le Yan-tse-kiang en comptait 
vingt l'année dernière; il en compte peut-être le double en ce moment : on préfère, 
sur ce fleuve, les bâtiments américains et à roues. Il est probable que d'ici à quelques 
années des navires de construction européenne seront conduits et manœuvrés par 
des Chinois : la marine demande plus d'expérience que de théorie; on sait que les 
marines qui naviguent le plus et f Dnt le plus de travaux utiles, celles d'Angleterre et 
des États-Unis, sont aussi celles qui sacrifient le moins aux écoles et à la théorie. 
Le charbon est commun dans le nord de la Chine et sur les rives du Yang-tse- 
kiang. 

En outre des Compagnies péninsulaire et orientale et des messageries impériales 
qui relient la Chine à l'Europe, on doit signaler la compagnie récemment formée sous 
le titre de China and Japan steam Company, titre qui explique les services qu'elle est 
appelée à rendre. 



TÉLÉGRAPHES. 

Le télégraphe russe atteint aujourd'hui la frontière chinoise, qui se trouve ainsi 
en communication directe avec Paris et Londres comme avec Pétersbourg. 

La ligne de Bassora à Kurratchi, ayant été complétée le 8 avril 1864, marche depuis 
cette époque; il n'y a point d'interruption télégraphique entre l'Europe occidentale 
et la Birmanie. 



128 ADDITIONS RELATIVES AU COMMERCE. 

Il ne reste plus à poser de fils que dans la Chine elle-même, ou sur ses côtes, ou 
sur quelques points de ITndo-Chine, pour que nos dépêches atteignent Pékin, Shang- 
haï, Xan-kao et Canton. 

Enfin, M. Collins, après avoir passé deux ans en Angleterre et en Russie, est rentré 
à Washington, et espère pouvoir mener à bien la gigantesque entreprise des com- 
munications télégraphiques de l'Amérique et de la Russie, c'est-à-dire de toute 
l'Europe et de la Chine en même temps, par le nord et le détroit de Behring. 



BANQUES. 

Il existe pour la Chine un certain nombre d'établissements de crédit ayant tous 
des comptoirs à Shanghaï. Je citerai : 

La Banque orientale, établie la première à Londres : elle eut dix années difficiles 
à passer; fusionnée, en 1851, avec celle de Ceylan, elle acquit le droit d'émettre 
des billets à l'est du cap de Bonne-Espérance et le privilège de la responsabilité 
limitée. Son capital est de 1 260 000 livres sterling, et son fonds de réserve de 
252000 livres sterling. 

La Banque d'Agra a été établie à Agra en 1833. Son capital est de 1 million ster- 
ling; son fonds de réserve, de 225 000 livres sterling. 

La Chartered Bank of India austraUa and China a été fondée, en 1858, au capital 
de 644 000 livres sterling; son fonds de réserve s'élève à 105 000 livres sterling. 

La Chartered mercantile Bank of London India and China existe depuis dix ans, 
au capital de 500 000 livres sterling, avec un fonds de réserve de 100 000 livres 
sterling. 

La Banque de Hindostan China and Japan, au capital de 2 millions de livres ster- 
ling; ïAsiatic banking Corporation, qui peut élever son capital à 2 millions de livres 
sterling; Vlmpérial Bank, enfin, au capital de 2 millions de livres sterling, ne font 
que débuter. 

La Banque d'Agra porte en ce moment son capital à 3 millions de livres sterling. 
Les autres établissements de crédit se montrent disposés à entrer dans la même 
voie. 

Le tableau suivant montrera la situation de ces banques, autant, du moins, que 
les documents publiés la font connaître. 



ÉTABLISSEMENTS COLONIAL X. 129 





ACTIONS. 
















o m 
O 


BENEFICES NETS 




issioi 
st. 




— - o 




en liv. st. 






liv. 


liv. 














J S 


E 

s ^ 


18GI 


mi 


18G3 




















67 


19 




193 178 


2i8 919 


Banque d'Agra 




loO 


18 


1 60 000 


173 8i;i 


2i2 909 


Cil. E. of I. A. ch 


20 


5 2 


12'/. 


.37 500 


70 792 


101 102 


Ch. M. B. of L. I. ch 


ri 


70 


20 









ÉTABLISSEMENTS COLONIAUX. 

Hong-kong qui, en 1846, coniptait 7 000 habitants, en compte aujourd luii, dans 
la seule ville de Victoria, 120 000. Les revenus locaux s'cMèveiit à 572 9(18 livres 
sterling, et les dépenses locales à 448 009 livres sterling. 

Singapour qui comptait, en 1819, 200 habitants, en compte aujourd'hui 100 000. 
Les entrées et sorties de navires européens s'élèvent à 2 500 navires et 868 000 ton- 
neaux ; les importations, à 6 461 720 liv. sterl., et les exportations, à 5 555 573 liv. 
sterl. Le revenu local est de 125 210 liv. sterl., et les dépenses civiles, militaires et 
de rétablissement pénal s'élèvent à 105 555 liv. sterl. 

Hong-kong et Singapour sont des ports libres. 

Le Courrier de Saigon ayant célébré, dans son second numéro, les progrès commer- 
ciaux de la colonie cochinchinoise, le Strait's Times fait observer que le commerce de 
Saigon était fait, il y a quelques années, par des centaines de jonques dont quel- 
ques-unes de plus de 100 tonneaux; que ce mouvement a cessé, au grand détriment 
de Singapour et des pays voisins : quant aux navires européens, il y en aurait eu, 
selon ce journal , en 1860-1861, 15, d'un tonnage moyen de 360 tonneaux; en 
1861-1862, environ 12; enlin , en 1862-1863, à peu près 5 : les droits excessifs 
exigés des bâtiments non français ou espagnols seraient la cause de cette situation 
si différente de l'Eldorado officiel. 



■17 



TABLE DES MATIÈRES 



CONTENUES DANS CE CAHIER 



AVANT-PROPOS pages .5 a (i 

ÉLÉMENTS HISTORIQUES. — Unité de l'iiistoire. — Develoi)pemenl social. — Races liuiiiaines. — Peuple 
chinois. — Condition géographique pages 7 à 13 

CHRONOLOGIE. — Premiers documents. — Preuve astronomique. — Histoire apocryplie. — Anciennes 
monarchies. — Ki-yuen-pyen. — Cycles et époques pages 15 à 22 

TEMPS ANCIENS. — Sources historiques. — Légendes. — Géographie. — Premiers débuts. — Age fainilenx. 

— Invention des arts. — Déluge. — Partage du sol. — Noms de famille. — Titres royaux. — Pontilical. — 
Augures. — Institutions. — Coutumes. — Cliants populaires. — Chute de la féodalité. — Titres nobiliaires. 

— État féodal. — Confucius. — Aristocratie el démocratie pages 23 à M 

TEMPS MOYENS. — Les Tsin. — Grande muraille. — Despotisme. — Ancien conmierce. — Révolutions 
chinoises. — Les Xan. — Les trois royaumes. — Division de la Chine. — Les Tail. — Cultes étrangers. — 
Les cinq dynasties. — Les Souîi. — Invasion tartare pages -43 63 

TEMPS MODERNES. — Marco-Polo. — Les Yuen. — Les Miù. — Les Portugais. — Le .lapon. — Les 
Espagnols. — Matteo Ricci. — Guerre japonaise. — Les Hollandais. — Les Tsifi. — Los Mantchous. — 
Conquête du Sud. — Les pirates. — Les chrétiens. — Émigrations. — Constitution des Tsin. — Cliun-tcbi. 

— Kaîï-chi. — Travaux des jésuites. — Ruine des missions. — Guerre des Éleuts. — Kyen-lonn. — Les 
Myao-tso. — Tao-kwail. — Les Anglais. — Guerre de 1840. — Cliyen-foiî. — Les Taï-pifi. — Touù-clio. — 
Notes pages 6o à 100 

MONNAIES ANCIENNES. — Monnaies chinoises. — Types anciens pages 101 à 107 

HISTOIRE DU SOL. — Fleuves chinois. — Déviations du Xo. — Boucbes du Kyan. — Cotes de la Cliuie. 
pages 109 à 110 

RECTIFICATIONS. — Addition au récit de la campagne de Cliine page 121 

ADDITIONS RELATIVES AU COMMERCE. — Progrés commercial. — Mouvement de quelques ports. — 
Cabotage em'opéen. — Télégraphes. — Banques. — Établissements coloniaux. . . . pages 123 à 1 20 



TYPOGRAPHIE DE J. BEST, RUE SAINT-MAVR-SAINT-GERM.'VIN , 15. 




^1 




1=1 










MEMOIRES 

SUR LA CHINE 



PAR 



LE COMTE D'ESCAÏRAC DE LAUTURE 



HISTOIRE 



AVANT-PROPOS. 
ÉLÉMENTS HISTORIQUES. 
CHRONOLOGIE. 
TEMPS ANCIENS. 



TEMPS MOYENS. 
TEMPS MODERNES, 
MONNAIES ANCIENNES. 
HISTOIRE DU SOL. 



NOTES ET RECTIFICATIONS. - ADDITIONS RELATIVES AU COMMERCE. 




Tous droits de traduction et de reproduction réservés. 



HUE DES i.r.ANDS-AUGUSTLNS, 5. 

l'AlilS. — 'lYPOGlUPHilî PILLET et DUMOULIN. 



PLEASE DO NOT REMOVE 
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET 



UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY 



Escayrac de Lauture, Stanislas 
La Chine et les Chinois 



DS 

706 

E77 

1877 

V.2